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Le qu’en dira-t-on

mercredi 20 août 2014

Le qu’en dira-t-on

par Jean-Baptiste Mercey

C’est qu’il présente bien… veste tweed et pantalon flanelle… à l’aise dans toutes les missions qu’on lui confie… un gabarit qui en impose, un réseau de premier ordre… pas du genre à se laisser négliger… on peut ne pas l’aimer – et dans certains milieux il est de bon ton de ne pas l’aimer… de faire mine de s’en moquer… mais pour la plupart, aha, difficile d’en faire abstraction… en plus de ça, don d’ubiquité… une capacité d’influence surprenante… un poids certain dans bien des décisions… voire même que sa présence suffise à balayer toute autre considération – oh pas sa présence physique, parce qu’on a rarement affaire à lui de visu, mais plutôt le sentiment de sa présence … oui, bien souvent c’est d’abord à lui qu’on s’en remet… d’accord ou pas d’accord, n’empêche que…quand on l’a devant soi… c’est un homme craint… tout à fait comme la police secrète… oui, le même type d’homme, d’ailleurs, veste tweed et pantalon flanelle… au début ses méthodes sont douces… et efficaces… mais s’il vient à se fâcher… ah oui, lui faire front revient à s’exposer à des ennuis certains… voire bien embêtants… tout autour de vous des voix apparaissent… qui disent des choses… des choses sur vous, qu’on se répète… surtout quand vous n’êtes pas là… des choses, hein, dont on n’a pas forcément envie qu’elles se disent… naturellement… et puis ça se répand… les regards qu’on vous jette… lourds de sous-entendus… même chez des inconnus… parfois une allusion désagréable, une insinuation emmerdante… pendant ce temps l’homme veste tweed et pantalon flanelle vous observe… discret, professionnel… tout ce qui vous arrive, c’est lui… parfois il vient vous passer la main autour de l’épaule… vous propose des choses… en gros, tu te conformes à mes vues ou bien ça s’empire, qu’il vous glisse à l’oreille… bien sûr vous n’allez pas… vous ne voulez pas… alors ça continue… partout ça sent l’homme veste tweed pantalon flanelle... quand vous regardez les yeux de votre amoureuse, vous le voyez qui apparaît, à côté de vous… oh, tout petit… si si, là, en bas à gauche… juste de passage, comme un soupçon… petit à petit il prend de la place… bientôt ça devient colocation… s’organise et s’accélère votre mise à l’écart… bien emmerdant tout ça… ou bien vous prenez les devant… vous claquez la porte, vous vous cassez, vous vous faites la malle, enfin ce que vous voulez mais vous disparaissez… N’Djamena, Tegucigalpa, Okinawa… en vous disant, aha, l’homme veste tweed pantalon flanelle n’aura plus de vos nouvelles… perdu votre trace… ne l’aurez plus sur le dos… peu à peu commence une autre vie… nettement plus respirable… au début ça vous arrivait d’y repenser… parfois même il vous semblait l’apercevoir… assis à une terrasse, fumant un cigarillo en vous observant… vous vous approchez… oh excusez-moi monsieur, c’est une erreur… une simple méprise… et puis ce genre de confusion devient de plus en plus rare… et puis ça disparaît… vous êtes tranquille… pénard… ouais… mais vous repensez à votre vie passée… celle d’avant l’homme veste tweed et pantalon flanelle… tant de choses qui vous manquent… un p’tit coup de blues, quoi… mais persistant… vous vous dites, y’a pas d’raison, allons faire un tour… et pourquoi pas tout reprendre, comme au bon vieux temps, hein… Air France 23567… vous voilà dans l’avion… le steward qui vous regarde d’un drôle d’air… merde… dites donc, la voix du pilote, là, ça vous rappelle rien ?... ah non ah non, que vous vous dites… n’empêche que ça vous bat dans les tempes… vous jetez un œil par le hublot… de bons gros nuages cotonneux… comme des édredons… mais voilà que s’y dressent de petits hommes, tous veste tweed etc… ouh là là, ça déraille, que vous vous dites… vous fermez les yeux, très fort… vous les rouvrez… ouf, plus de p’tits bonhommes… vous vous commandez un bon cognac… na… OK OK, tout va bien… Le pilote annonce la descente… les palpitations vous reprennent… ah non ah non… vous mettez ça sur le compte de l’émotion… eh oui, dix ans qu’j’ai pas revu la France, moi… le regard tatillon au contrôle des passeports… dites donc, ça f’sait longtemps qu’on vous z’avait pas vu, vous, qu’il vous sort… ça palpite ça palpite… vous voilà dans le hall des arrivées… vous savez bien que personne ne vous attend… mais vous ne pouvez pas vous empêcher de scruter chaque visage… parfois, il vous semble que… ah non ah non…