Accueil > Critique > Lectures italiennes de Françoise Lachkareff > Francesca Melandri : Eva dort

Francesca Melandri : Eva dort

lundi 20 octobre 2014

FRANCESCA MELANDRI ÷ EVA DORT :

Francesca Melandri, Eva dorme. Mondadori, Segrate (MI), 2010.
Francesca Melandri, Eva dort, Coll. Du monde entier, Gallimard, Paris, 2012. Trad. de l’italien par Danièle Valin.

1992. Des environs de Bolzano jusqu’à Reggio de Calabre, Eva a entrepris un long trajet à travers l’Italie pour rendre visite à Vito, qui fut autrefois pour elle une sorte de père adoptif. Ce parcours est aussi un voyage dans le temps ; au fur et à mesure que défilent les kilomètres se dénouent les fils de la mémoire, entrecroisant les épisodes de la vie de la jeune femme et des siens et les événements historiques qui ont secoué sa région d’origine mais aussi toute la Péninsule.

Un paquet jamais reçu, refusé par sa mère – alors qu’ « Eva dort »– est le motif de cette quête. Que voulait donc lui transmettre l’expéditeur, pourquoi le paquet n’est-il jamais parvenu à Eva ?

Pour comprendre le trouble qui anime celle-ci, il convient de se rappeler que, à l’issue de la Première Guerre mondiale, ces hautes terres des Dolomites ont été l’objet d’âpres combats, qui les firent passer de la domination de l’Autriche à celle de l’Italie, Tyrol du Sud pour la première, Haut-Adige pour la seconde. Pour les populations, majoritairement de langue allemande, cette annexion, l’obligation de s’exprimer officiellement en italien, en particulier pendant la période fasciste, les relations de quasi-colonisation avec le reste du pays seront ressenties comme une humiliation, et la résistance, marquée par de nombreux attentats, se poursuivra jusqu’à la fin des années 1960, bientôt relayée par les terribles « années de plomb ».

C’est à travers la vie de la mère d’Eva, la très belle Gerda, que nous découvrons ce pays rude mais attachant, très éloigné encore de la modernité et marqué par un grand conformisme moral. La force du récit, qui évite l’écueil du sentimentalisme comme le recours à un trop banal arsenal psychologique, réside dans une sorte d’objectivité nuancée d’humour : ainsi la halte à Rome est-elle l’occasion d’évoquer les belles messes de Noël de l’enfance où l’on fêtait « cette personne si gentille », le Christ.

Au terme de ce long voyage, voyage également dans l’histoire des mentalités qui ont rendu impossible le mariage de Vito et de sa mère, Eva, l’enfant discrète qui dormait dans un cageot à pommes sous une des tables de cuisine du grand hôtel où travaillait Gerda, trouvera la reconnaissance de ses propres buts, de sa propre identité, le sens et la raison de son entreprise. Un intérêt qui ne se dément pas jusqu’à la dernière page.

Françoise Lachkareff