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À propos de N, de Philippe Jaffeux - Jean-Louis Rambour

lundi 2 février 2015

Passage d’encres III - n° 4 - 2e trimestre 2015.

À PROPOS DE N, DE PHILIPPE JAFFEUX

par Jean-Louis Rambour

Vingt-six textes de forme carrée, ou plutôt très légèrement rectangulaire si on vérifie la mesure avec une règle graduée, mais cela, l’œil préfère ne pas le voir. A droite comme à gauche, les lignes sont justifiées, y compris la dernière ligne, côté droit, à 1 ou 2 millimètres près. Les textes sont placés dans un format A4, la marge du haut étant un peu plus grande que celle du bas. Le titre s’y inscrit mais ce n’est pas à mon avis la seule raison qui fait que le blanc est plus large en haut qu’en bas : cela répond sans doute à une esthétique, une sorte de loi typographique à laquelle notre œil est probablement habitué. « Un carré alchimique ponctue son intégration dans un rectangle », commente l’auteur.
Vingt-six textes parce que l’alphabet a 26 lettres et que chaque page est numérotée (plutôt lettrée) d’une de ces 26 lettres. La lettre N, à laquelle ce tiré à part est consacré, apparaissant en exposant et en minuscule. Cela va donc de An à Zn.
Dans tous les textes, la lettre N est systématiquement isolée par un espace, qu’elle soit initiale, finale, centrale ou encore double consonne. Par ailleurs dès le premier texte s’installe un système de lettres mises en exposant. Une seule lettre en exposant pour le premier texte, deux pour le deuxième, trois pour le troisième, etc. Au 25e texte, ce sont 25 lettres qui sont régulièrement mises en exposant, puis dans le 26e texte le nombre de lettres en exposant diminue unité par unité, jusqu’à l’avant-dernière ligne ou on en revient, comme à la première page, à une seule lettre en exposant. A partir de cette avant-dernière ligne, la lettre N, jusque-là isolée, disparaît, laissant alors un blanc, pour réapparaître tout à fait à la fin et être la toute dernière lettre de l’ensemble du recueil. Elle est cependant suivie d’un slash qui vient « couper » définitivement le texte et compléter la forme carrée de la dernière page1.

Je n’ai pas identifié de système régulant la fréquence du recours à la disposition en exposant. Y en a-t-il un ? Peut-être.
Au long des pages, l’auteur commente et décrit sa démarche. Ainsi à celle titrée Zn, il précise bien dès la deuxième ligne que maintenant il « soustrait une lettre miniaturisée ». Au passage je remarque sans trop m’attarder la formule : « l’énième envugure d’un carré » dont je ne comprends pas le sens, ainsi que la lettre T qui termine le mot hasard et qui me laisse perplexe.
Carré alchimique, astronomique, numérique, cosmique : son approche graphique est essentielle, en tout cas première. Ici l’œil parcourt d’abord les pages sans les lire et quand il se met à lire, ce n’est pas à un ensemble qu’il s’attaque (j’utilise un vocabulaire de combat et cela doit signifier quelque chose), mais à des détails, à des morceaux d’une forme. L’œil ne cherche pas, dans un premier temps – et il peut tout aussi bien s’arrêter là – à identifier une syntaxe, non, il est comme devant un tableau dont on veut voir, en s’en approchant de très près, comment ça a pu être peint. Je pense à ces maîtres flamands dont j’admire souvent l’art de reproduire le feuillage des arbres et qui retiennent mon attention sur quelques centimètres carrés d’une toile immense. Je regarde ces textes un peu comme je le fais aussi pour les impressionnistes : en abaissant le plus possible les paupières pour surtout ne pas être dérangé par ce que concrètement ils représentent.
Si je prends une loupe (si je zoome) pour m’approcher du texte, je découvre une syntaxe tout à fait canonique, dont on peut faire l’analyse le plus classiquement du monde : « L’épaisseur d’une lettre s’étire dans un carré si je forge des octets qui tournent autour de vingt-six feuilles laminées. » : les trois propositions de cette phrase grammaticale s’imbriquent d’une manière très orthodoxe. Dans ce domaine aucune initiative n’est prise, l’originalité est ailleurs.
J’ai maladroitement fait allusion aux impressionnistes alors que dès que j’ai eu ouvert le livre, je suis parti sur deux autres pistes. D’abord j’ai pensé au travail de Pierre Garnier, quand il était dans la période de ce que j’appelle le spatialisme cinétique. La répétition des lettres d’un mot ou d’un petit échantillon de mots, la disposition de ces lettres, leur graphisme, le jeu des encres, tout cela donnait l’illusion du mouvement. Ce n’était pas sans rapport avec ce que Vasarely faisait exactement dans le même temps. La grande différence entre Garnier et Jaffeux, c’est que chez Garnier la réflexion sur l’écriture adoptée se fait en dehors de l’œuvre. Elle est hors d’œuvre, si je puis dire. Chez Philippe Jaffeux, elle est totalement dans l’œuvre, elle est le sujet même de l’écriture. Elle naît du clavier, parce que clavier il y a, parce que l’écriture aujourd’hui passe par le médium informatique et que la poésie peut, doit en sortir, formatée par lui.
J’ai eu l’occasion de questionner Pierre Garnier sur ses rapports à l’ordinateur (le colloque d’Amiens s’est même conclu avec cette interrogation). « J’ai de trop gros doigts », avait-il répondu, évacuant le sujet. Lui qui, avec Ilse, manipulait à la fin des années 50, au début des années 60, la technologie la plus performante dans le domaine des magnétophones, avec Heidsieck et Chopin, ses amis, il refusait de mettre le nez dans cette révolution qu’il n’avait plus le courage d’assimiler pour, au contraire, en revenir au crayon à mine, au stylo Bic, et à l’écriture à main levée. Son côté japonais, idéographiste. Son côté Dotremont.

Autre piste qui m’est venue à l’esprit en voyant ces pages de Philippe Jaffeux : l’obsession du comptage flagrante d’un Pierre Ivart avec, entre autres, ses vers arithmoniques. Chez Lucien Suel aussi. Et de là à penser aussi, cherchant toujours une transcription de la poésie dans le domaine pictural, à Augustin Lesage et à ses constructions architecturales maniaques. Vraiment, la vision que j’ai de quelques tableaux d’Augustin Lesage me fait rapprocher les démarches. Il y a quelque chose d’obsessionnel, quelque chose, oui, de maniaque2. Une mise en ordre qui fait perdre la tête. Ou prend la tête. Entête ou étête3.
Je remarque à quel point les occurrences des adjectifs numéraux sont nombreuses. Ordinal et ordinateur ont la même origine. Mise en ordre des mots. Mots d’ordre. « Ordinateur glacial » est-il dit en Dd. « Octets gelés », quelque part ailleurs, mais je ne retrouve plus le passage. Ce qui me donne l’occasion de dire que j’ai eu l’impression de maîtriser ce texte, tout au moins son concept, en le survolant, en relevant des passages comme j’y aurais pris des échantillons : je suis dans un immense paysage et je trempe un doigt dans le torrent qui s’y agite, juste pour goûter la température, la consistance, mais surtout ne m’y plonge pas, de peur de la noyade. Voilà une métaphore filée qui résume à peu près mon attitude.

Quel culot faut-il pour aboutir à cet ensemble ? J’y vois quelque chose de douloureux, oui, une démarche douloureuse, surtout pas libératrice, bien au contraire, quelque chose tissé de « trente-trois fils angoissants ». Citation qui me ramène à mes maîtres flamands qui dans le feuillage de leurs arbres s’appliquaient à dessiner une multitude de fois le nombre 33, les chiffres très serrés les uns contre les autres, parce que c’était, paraît-il une excellente méthode pour reproduire une végétation dense.
33, l’âge du Christ. Aussi la marque de bière, ajouté-je pour désamorcer l’angoisse. Santé !

––
1. C’est 24 heures après avoir écrit ces trois premiers paragraphes que je m’aperçois qu’en préambule il y avait des notes et des précisions qui disaient tout ça. Et davantage encore.
2. Je viens de vérifier le sens de ces deux mots : l’un ne vaut pas l’autre, semble-t-il, mais je ne m’y connais vraiment pas.
3. Pour répondre à une boutade que je faisais dans un courriel, Philippe Jaffeux m’écrivit : « "Perdre la tête", je crois que c’est un bon signe, en tout cas en ce qui me concerne. » Cette intervention m’a frappé.

Passage d’encres III - n° 3 - 1er trimestre 2015 - issn en attente.