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Philippe Jaffeux : Autres courants

mardi 3 février 2015

Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Autres courants, Atelier de l’agneau, 2015, 80 p., 16 €.

Quand à pas comptés se dépose une poésie impersonnelle qui conjure l’angoisse « interlinéaire », « interstitielle » où se délite la chair des mots ;

Qu’ils « s’entrechoquent tandis qu’un flot de couleurs exprime chaque état du silence » d’un écrivain irréductible, reconnaissable entre tous ; que le dit d’antiphrase phase ses pages comme cépage grand cru et recru ;

Qu’une poésie neutre, abstraite, reprise du « manque » le feu intérieur ; que de chute en chute une voix blanche vide de sa substance un moi dont la subsistance cri à cri, de crique en crique embrassant le temps lève, love ses cercles concentriques d’éternel retour ; qu’un intellect colossal vide le e curies d’Augias ;

Qu’en variations au fini de l’indéfini se recyclent des mots solaires à l’ombre protocolaire d’un impossible moi ; qu’une « numérisation poétique de l’alphabet adapt[ant] l’espace d’une trajectoire à l’éternité d’un mouvement » retient par une barrette de mots la chevelure cosmique de la folie ;

Que « goût[ant] l’air avec sa langue natale au risque de percevoir le sens universel d’une parole insipide » l’auteur fait un éloge du français traduisible dans tous les idiomes de la terre comme lagune qu’une lacune nourrit ; que dans sa disjonctive combinatoire neuve de mots simples, dans son enfantillage démesuré de science inexacte, du génie de sa langue le poète-philosophe défie le latin, l’allemand, le polonais crantés d’une logique de déclinaison dont le français se dispense, nous prenant à la gorge de sa puissance conceptuelle d’octave en octave renouvelée ;

L’on drague derechef le lit de la rivière : à bout de Courants blancs d’Autres courants aussi tautologiques que les premiers y déposent les sédiments de redondance d’un humour noir nouveau. Parsemant, aérant le fond compact irrespirable à nos ouïes de poissons morts, un martèlement d’assonances allitérées en bribes d’holorime délasse la page (« De la rouille rouge s’enroule sur la route d’une roue qui déroule le roucoulement d’une routine roublarde »), allège l’écriture de sa tragique, incolore vacuité. La dérobant à une mécanique impersonnelle de l’âge de croisière de l’ordinateur (« Il passa d’un mot à l’autre pour écrire entre des intervalles qui sautaient au-dessus d’une phrase fugitive »), de sa performance sans éclats de voix Philippe Jaffeux fait pâlir d’obsolescence le Nouveau Roman.

À l’âge des « alphabets magiques » un enfant a arrêté ses comptes. Un conteur de nénuphars a consommé son pharaonique inceste. Des ronds dans l’eau suspendent à l’asymptote d’une vie son point final. Quand

Le temps s’est définitivement détouré ; que

L’ « écriture conjecturale » de l’adolescent, de l’apprenti philosophe développe dans une langue commune les questions sans réponse de l’enfant – démultiplie les pistes furieusement à l’ombre d’un nombre conjurant la mort ; que

Le pathétique pudique insoutenable d’un fauteuil roulant élévateur métaphorisé (« Il fut embarqué par son silence dès qu’il flotta dans l’air au lieu de marcher sur une terre tumultueuse ») trace un chemin de fer rouge sur des rails de bonheur ; que

Son étoile sur le toit du monde la seule antéfixe indéfiniment, inlassablement soluble – « dans l’espoir de décrire la couleur d’un vide injustifiable » un enfant joue aux dés avec Héraclite sur le versant nord du temps ; que le contredit d’un dit & redit dedans en redent dévale dévoile la courbure de l’univers ; que

Suivant les mille tours d’un funambule je perds son fil, me ramasse dans ses chutes lentes, jambes coupées à l’ombre de ses entrechats, de tierce en quinte acculé par un bretteur assis ; que suspendu le temps d’une mort annoncée, un « masque », un « manque », une « marque » devançant le savoir immémorial de l’enfant, Philippe Jaffeux de son angoisse me lâche ; que

Si logique solipsisme savait ; que

Faisant irruption de ses Courants blancs, à cet âge par son surdon, par son malheur soudé, un auteur plus véloce que paralytique de A à M me court-circuite à mi-chemin de grand matin de son Alphabet puéril avant que d’Autres courants ne m’emportent ; qu’en

Quelques livres de maturité enfante inépuisablement prolixe, tour à tour faits au tour du détour d’un retour – avançant, devançant l’échéance de sa déchéance un écrivain m’entraîne à sa main au bord de notre cheminement commun ; un

Nénuphar naît en fanfare des ronds sur l’eau où ne ricoche aucune accroche.

Il écrit qu’il écrit qu’il écrit. Le cri s’en répercute sur les parois d’un vide cosmogonique aux trois ou quatre temps ramassant entre leurs serres les joyaux d’or dur d’une enfance inextinguible.

(Philippe Jaffeux : O L’AN, Atelier de l’agneau, 2011 ; N « L’E N IEMe », Passage d’encres, 2013 ; Courants blancs, Atelier de l’agneau, 2014 ; ALPHABET. De A à M, Passage d’encres, 2014.)
http://atelierdelagneau.com/