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Malassis : quand la toxicité artistique... Sylvie Reymond-Lépine

samedi 4 avril 2015

Passage d’encres III - n° 4 - 2e trimestre 2015.

QUAND LA TOXICITÉ ARTISTIQUE RESTE PERCUTANTE ET D’ACTUALITÉ
POUR ABATTRE CE QUI DOIT ÊTRE ABATTU

par Sylvie Reymond-Lépine

Dans ces temps à nouveau bien troublés où notre esprit tourne souvent en rond ou à vide, le Musée des Beaux-Arts de Dole (Jura) nous a offert pour la deuxième fois1 une exposition de grande valeur2.
Sur trois étages, le visiteur a pu voir quasiment la totalité de la production3 des Malassis, ce collectif de peintres4 où, au travers de presque deux cent œuvres5 ces artistes égrenaient les raisons de leur mécontentement d’alors.

Peut-être fallait-il se souvenir de ce que représentaient Les Malassis de l’après-68. Tout d’abord par leur statut même, ces cinq peintres avaient décidé par la création d’une coopérative de produire et de diffuser eux-mêmes leur production collective « sans que puisse se reconnaître les auteurs des fragments qui composaient l’œuvre ». Ils avaient renoncé à la suprématie du « je » pour se fondre dans un « nous »collectif. Ainsi ils avaient eu la liberté de faire de leurs peintures des actions et des lieux de combat et ce par la critique et la dénonciation des problèmes de société qui leur étaient intolérables. Il y était question de bousculer, de désamorcer les ferments de cette nouvelle société qui se mettait en place.

Ont-ils changé, tous ces sujets de mécontentement ? Les institutions nous ont-elles apporté paix et confort, travail, justice, sécurité, logement ? Le cynisme n’est pas moins fort qui sous-tendait les années d’après-68, dans ses scandales politiques, immobiliers (Le Grand Méchoui ou Douze ans d’histoire, L’Appartemensonge), dans un capitalisme galopant (imagerie des rats qui pullulent) emportant à la dérive (Onze variations sur le radeau de la Méduse ou la dérive de la société), cet homme consumé, dévoré et anéanti par la matérialité de cette société qui le broyait alors qu’elle lui avait promis le bonheur. La mort (Qui tue ? ou l’affaire Gabrielle Russier), la misère (Le Paysan pauvre), la désillusion (L’Appartemensonge) étaient son lot.

Pour ces Malassis, qui au-delà de la construction réelle de leur nom6, semblaient être les enfants de 1789, des sans-culottes, des sans-sièges dans les députations, il fallait coûte que coûte continuer le combat, empêcher absolument la machine de ronronner. Pour cela il fallait que leurs peintures soient des goupilles, nuisibles, corrosives et toxiques. Etait-ce cela que les visiteurs, très nombreux, étaient venus chercher au Musée des Beaux-Arts de Dole ? Voir, comprendre et emporter le message toujours vivant que ces œuvres renfermaient.

Sylvie Reymond-Lépine*
Paris, 5 février 2015.

* Conservateur à la Ville de Paris

NOTES
1. Exposition des Malassis, Musée des Beaux-Arts de Dole, 30 juin-8 octobre 1995.
2. « Les Malassis, une coopérative de peintres toxiques (1968-1981) », exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Dole du 18 octobre 2014 au 8 février 2015, accompagnée d’un catalogue très documenté en couleurs, 192 pages
3. Evènement le plus important consacré à ce collectif et qui a remporté un grand succès.
4. En 1970 fut créée la Coopérative des Malassis, composée de cinq peintres : Henri Cueco, Lucien Fleury, Jean-Claude Latil, Michel Parré, Gérard Tisserand, participants actifs pendant plus de dix ans.
5. L’Envers du billet (6 sérigraphies sur papier), 1970 ; Qui tue ? ou l’Affaire Gabrielle Russier (50 peintures, acrylique et peinture), 1970 ; Le Grand Méchoui ou douze ans d’histoire en France (45 peintures, acrylique sur toile), 1972 ; Le Paysan pauvre (8 peintures, acrylique sur toile), 1969 ; L’Appartemensonge (40 peintures, acrylique sur toile), 1971 ; Onze variations sur le Radeau de la Méduse ou La Dérive de la société de consommation (11 panneaux, gouaches sur contreplaqué), 1974 ; Cinq peintres romantiques à l’époque des Malassis ou les affaires reprennent (5 peintures , acrylique sur toile), 1977.
6. Les Malassis, nom d’un plateau à Bagnolet, où Gérard Tisserand avait son atelier.