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4. Mais qu’est-ce qui fait courir les revues de poésie ? - Yves Noël Labbé

jeudi 11 juin 2015

4. Passage d’encres III - 2e trimestre 2015 - issn : 1271-0040.

MAIS QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES REVUES DE POÉSIE ?

Le monde des revues de poésie est une « réalité complexe, contradictoire, souvent insaisissable, impossible à rationaliser, à plier à des normes et classements conçus pour d’autres fins », écrit Olivier Corpet dans La Revue des revues. Elles se distinguent par des affinités ou des antagonismes littéraires, philosophiques, esthétiques, mais aucune ne revendique un but commercial. Le nouveau paradigme du réseau ne s’applique pas à ces acteurs en lisière du champ littéraire, par contre la métaphore de l’archipel leur convient mieux, qui exprime un espace, un territoire commun – littérature et poésie – et révèle des îlots que le géographe cherche à placer sur ses cartes. Elle suggère aussi leur isolement d’îliens, la fraternité face au danger, loin des civilités contraintes du voisinage. Et leurs recherches, leurs doutes, ne sont-ils pas une navigation à l’estime préférée au pilote automatique qui dirige les grands médias ?
Cela dit, l’apparente faiblesse des revues est trompeuse car nombre d’entre elles ont acquis une indéniable aura qui capte l’attention de l’observateur, tout comme le géographe est attiré par les principaux îlots qui forment l’ossature d’un archipel, les autres étant plus difficiles à placer. Il en va de même pour les centaines de « petites » revues, plus difficiles à percevoir. Nous allons cependant tenter l’exploration de cet archipel et de ses habitants.

Les revues de poésie (dites aussi de littérature et de poésie, c’est selon) apparaissent dans la première moitié du 19e siècle. Jacques Darras estime, lui, que l’Athenaeum des frères Schlegel serait la première, née en 1798 en plein romantisme allemand. Elles vont bientôt proliférer en France : La Revue des Deux Mondes (1828), La Revue de Paris qui publie Madame Bovary, L’Artiste et son cercle de poètes, dont Baudelaire, La Revue Indépendante qui encense Lamartine et un peu moins Hugo, La Revue contemporaine, La Nouvelle Revue, La Revue blanche, la Revue bleue, La Plume, L’Ermitage, et aussi Le Mercure de France. Beaucoup s’éteignent avant la fin du siècle, mais d’autres prennent le relais, et le début du 20e siècle les voit nombreuses. La vénérable NRF et Europe naissent à cette époque (respectivement 1909 et 1924). S’y esquissent des caractéristiques qui deviendront récurrentes : nombreuses naissances, existence plutôt éphémère, petit nombre de lecteurs, esprit de résistance, de révolte, mais aussi solidarité intellectuelle. C’est grâce aux revues de poésie que les courants littéraires et poétiques trouvent une tribune. Une enquête de 1924 1 constate qu’elles font connaître les tendances poétiques et les écoles qui, de 1870 à 1914, s’épanouissent de façon presque compulsive : on en recense 47, parmi lesquelles le vers-librisme, la poésie scientifique, le magnificisme, le synthétisme, le néo-mallarmisme, le décadisme, etc. L’enquête distingue les « grandes revues », considérées comme des tribunes illustrant ou défendant une école, et les « petites revues », perçues comme des antichambres où l’on patiente, où l’on mûrit : en somme le lieu où on s’initie avant de prétendre entrer dans le temple des grandes revues. L’enquête suggère une sorte de parcours initiatique dans un domaine sacré : « la poésie se révélait à nous avec la grandeur d’une religion », déclare un revuiste. Le discours est centré sur la peine et l’effort de jeunes gens sans argent qui s’associent, et la difficulté à trouver des lecteurs, déjà. Souvent les revues disparaissent au bout de trois ou quatre numéros, alors leurs fondateurs en conflit et/ou désargentés projettent d’en créer de nouvelles. Finalement la difficulté n’entame pas l’enthousiasme, et ces efforts « font des professionnels de la revue au bout de deux ou trois tentatives », lit-on dans l’enquête.

Au début du 20e siècle on recense 480 revues. En 1983, le foisonnement est toujours là. L’éditeur Jean-Michel Place en identifie plus de 600 dans son étude2, et en interroge 548. Leur vie est toujours aussi éphémère, quelques numéros pour les unes, trois ou quatre années pour beaucoup, à raison d’un numéro par trimestre ou semestre, options les plus fréquentes, leur tirage ne dépassant pas souvent les 500 exemplaires. Les choses n’ont guère changé dans les années 2000. Cela étant, hormis des revues comme la NRF, Europe, ou Action poétique, récemment disparue (1948-2012), et quelques autres, les revuistes ne cherchent pas la durée à tout prix. L’emblématique revue L’Éphémère, animée par Yves Bonnefoy, André Du Bouchet, Jacques Dupin et Gaëtan Picon, est dans ce cas. Son nom est en lui-même une déclaration d’intention, et son comité de direction a fini par « [ne pas se soucier] de maintenir un pouvoir durable dans le champ littéraire3 ». Si les dissensions ont eu raison de L’Éphémère, c’est pour beaucoup parce qu’un consensus sur la nature de la poésie s’avère introuvable chez les poètes et les revuistes.

Le grand public se dit sensible à la « Poésie », et la ressent comme familière. Pourtant la production contemporaine lui semble obscure, étrangère. Il est vrai que les critères qui orientent les choix des poètes et des revuistes sont inconnus de ce grand public. D’ailleurs ils ne sont jamais explicités, et fluctuent avec le temps. À l’opposé, l’unanimité se fait toujours sur la « mauvaise poésie ». Contentons-nous d’esquisser quelques pistes. Pour les uns la poésie est un jeu joyeux sur les mots, ou bien un travail sur la langue et sur soi, les deux rejaillissant en création poétique à l’instar de l’alchimiste devant son athanor. Pour d’autres la poésie est de nature transcendante, une sorte de grâce divine. Cette conception peut amener des dérives : la jeune Minou Drouet fut considérée dur comme fer par la vox populi comme sortie poétesse des entrailles de sa mère ! Et la poétesse Anjela Duval, paysanne bretonne, serait pour beaucoup l’exemple même de la révélation d’un génie poétique. Hors de cette dichotomie labeur/révélation la poésie serait tenue par certains pour une quintessence de formes esthétiques et d’états mentaux légués par de grands anciens : le retour d’un néo-lyrisme en témoigne. Et la poésie est parfois tenue pour éphémère par nature, disparaissant comme ces peintures murales que des fouilles mettent au jour et qui pâlissent à la lumière du jour. « Lorsque je remarquais comme pâlissaient soudain les anciens vers […] j’ai compris que la patrie de la création est le futur4 », écrit Jakobson. La poésie ne serait alors plus éternelle, mais toujours réinventée, faisant feu de tout bois : mots, images, dessins, peintures, photos, vidéos ; voire résiderait dans la revue elle-même, résultante de la totalité de ses choix, de sa matière et de ses formes, objet physique transmué en objet poétique : matière et esprit, formes et illusions5.

Des engagements poétiques si divers expliquent pour partie le foisonnement des revues, en gardant à l’esprit que les possibilités offertes par l’association type loi 1901 favorisent aussi cette vitalité. Du moins en France, car notre pays constitue une exception en Europe et dans le monde, où rien n’existe de comparable en activité, qualité et nombre. Les quelque 600 revues françaises couvrent les diverses tendances : avant-gardistes, pluralistes, dédiées à des poètes, bulletins d’associations ou de clubs d’amis, etc. Ajoutons à ce recensement les quelque 200 concours de poésie (chiffre certainement sous-estimé), les 8 000 initiatives regroupées dans le Printemps des poètes, les 5 000 manifestations de Lire en fête (devenu À vous de lire en 2010), le Marché de la poésie, les rencontres de slameurs... Force est de constater qu’en dépit de son faible lectorat, de son poids insignifiant dans le marché de la littérature, la poésie représente une indéniable force culturelle, reconnue aussi bien par un public qui (bien qu’il la lise peu) la place très haut que par les institutions qui la soutiennent et financent revues et manifestations : ministère de la Culture et de la Communication, DRAC, CNL, CRL, Maisons de la poésie, etc. Moins visible est l’action du ministère des Affaires Étrangères, qui cite pourtant nombre de revues de poésie sur son site internet. La littérature et la poésie sont donc une affaire d’État en France comme le constate l’Unesco. Cette force des faibles (au sens marchand) peut aussi se constater pour les grandes revues scientifiques, qui ont peu de lecteurs mais bénéficient d’une autorité et d’un prestige considérables. Il n’en reste pas moins que, contrairement à la science, la poésie se propose à la vente dans des anthologies régulièrement confectionnées par un petit nombre de grands éditeurs, et un grand nombre de petits éditeurs. Quant aux revues, on en trouve certaines en vente chez de rares libraires.

Le revuiste n’agit pas seul. Autour du fondateur, qui très souvent tient la revue à bout de bras, se forme un groupe-revue dont les membres interviennent au moment des choix éditoriaux et parfois de la diffusion et du financement. Si leur raison d’être est la mémoire d’un poète ou la perpétuation d’une tradition poétique, ils vivent plutôt dans la fermeture et l’exégèse. Si leur objectif est l’avant-garde et la découverte, ils sont alors comme des chercheurs d’or à la recherche du filon. Comme eux ils se côtoient sans s’unir, mais la richesse n’est pas leur but. Ils se veulent découvreurs et passeurs. Ce qu’ils partagent, ce sont des enthousiasmes ; ce qui les éloigne, ce sont des dissensions sur la valeur des textes qu’ils reçoivent, sur la trajectoire de la revue. Qui sont-ils ? En grande majorité des acteurs du champ littéraire bourdieusien : producteurs, experts, fournisseurs de services, etc. Les producteurs sont les poètes. L’enjeu du faiseur de poèmes est d’être adoubé poète par la publication de ses textes en revue. La revue, elle, peut asseoir sa position dans le champ quand elle a la chance d’accueillir un poète reconnu dans son comité de direction, et/ou d’obtenir une contribution inédite d’un de ces poètes établis. Et bien des revues sont créées par ces derniers, avec de facto des chances d’accéder rapidement au sous-champ des revues de poésie « qui comptent ». Ces experts possèdent souvent la double casquette de poète et d’universitaire car, comme ailleurs, les réseaux personnels ont une importance non négligeable, et ces « actants » ont souvent l’oreille de ces autres experts que sont les journalistes spécialisés des grands médias.

Un monde des revues de poésie existe donc bien avec ses valeurs, ses règles, ses cercles concentriques de fondateurs, de participants et de fidèles. On est loin aujourd’hui de la fraternité de taverne des revuistes du 19e siècle, et plus proche d’une sorte de République des poètes avec ses ambitions, ses exigences, son impératif d’égalité de tous. Et, dans ce milieu où règne ce que nous qualifions de « fraternage » – c’est-à-dire une fraternité qui n’existe que par l’agir ensemble –, les poètes se lisent entre eux, les revues se reconnaissent et se citent mutuellement dans des rubriques du type « revue des revues ». Ainsi des notoriétés se construisent et non des hiérarchies. Elles émergent d’une alchimie complexe de textes publiés, de notes, de citations, d’évènements liés à la sortie d’un numéro, de lectures, d’expositions d’artistes associés, de participation à des salons et à des présentations en librairie. Ce monde qui apprécie la clôture sans pour autant la rechercher est-il amené à changer ? C’est une possibilité aujourd’hui : l’immédiateté d’internet et des revues en ligne bouscule le temps long de la création, les moyens d’édition deviennent à la portée des moins dotés, et la montée de formes nouvelles comme le slam remet à l’honneur la poésie parlée. Les contours du monde poétique risquent alors de bouger par l’intrusion de la communication compulsive, du spectacle et des grandes messes médiatiques et tribales, bousculant aussi bien les revues de l’avant-garde poétique que celles de la tradition, toutes habituées au recueillement.

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1. J.-M. Place, Les Revues d’avant-garde (1870-1914) enquête de 1924, éd. J.M. Place, Paris, 1990.
2. J.-M. Place, Brigitte Rax, Enquête auprès de 548 revues littéraires – Poésie, Éd. Jean-Michel Place, Paris, 1983.
3. cipM, Cent titres – I : poésie française contemporaine, Marseille, 1999, p. 48
4. R. Jakobson, Huit questions de poétique, Seuil, coll. Points, Paris, 1977, p. 11
5. Sur l’invitation à la présentation du n° 16 de Passage d’encres, « Terra cognita. Le devisement des mondes » [salle du Méridien de l’Observatoire de Paris, déc. 2002], on pouvait voir une image de Joël Paubel représentant le ciel nocturne. En fait il s’agissait de moutons placés dans un pré, répartis suivant la position des étoiles visibles. Elle figurait le ciel à s’y méprendre, révélant ce que peut être la poésie au-delà des mots : une vision du monde au propre et au figuré, « monde d’en haut » et « monde d’en bas » mêlés pour figurer un « autre monde ».

Yves Noël Labbé