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Le monde, là

lundi 16 novembre 2015

Le monde, là

Le monde, là, sur son corps. Pour elle, assise à la tombée de la nuit sur le petit banc de pierre devant la maison, la géographie tenait dans quelques poignées de lieux dont les noms ne s’écrivaient pas, du moins pas autrement que dans la terre qu’on laboure ou celle qu’on laisse en pâturage. Les Hâtes, le Nât, la Ravière, Champ Signot, le Grand Larrey, en Rimonet, sur Prée, les Aubues. C’était des mots éminemment familiers, aussi essentiels et directs que ceux qui désignaient les ustensiles de la maison, couteau, fourche, poêle. Ils étaient tout aussi délimités que l’assiette à soupe de tous les jours, un peu ébréchée et dont les motifs floraux s’effacent peu à peu ; on ne connaissait pas, à l’égard de ces mots, le moindre doute, la moindre hésitation, ce qu’ils désignaient venait de suite à l’esprit, sans aucun interlude cartésien comme en réclament ceux qu’on apprend à l’école. Paysage mental, au plus près du paysage réel – mais lequel contient le plus de réalité – dont la concrétude venait jusqu’à s’inscrire dans le corps, parce que de même que le manche de la bêche et la paume de la main se polissaient l’une l’autre avec le temps – mais ce temps, quel était-il, sinon la respiration de la vie et sa lente usure jusqu’à plus rien – le paysage ressemblait à ce qu’en faisait des générations d’hommes qui en retour le portaient dans leurs rides. Ces mots, qui ne renvoyaient pas seulement à des lieux physiques mais aussi à la somme des choses qu’on y avait faites, pensées, éprouvées ou même rêvées, s’agençaient pour chacun dans un ordre différent, selon la profondeur de leur résonance, et cet agencement pouvait admettre des évolutions au sein d’une même vie. Ainsi, pour ma grand-mère, Les Hâtes, au sens strict du mot, c’est-à-dire la languette d’un demi hectare de terre rouge et pierreuse qu’elle avait cultivé dans cet endroit qui comptait une douzaine d’autres parcelles, était une réalité cruciale dont la plus grande partie de sa vie avait été faite, tandis que Les Binchots, qui évoquait surtout des souvenirs de jeunesse, certes avait laissé ses traces mais ne coulait pas aussi vif dans ses veines, ou encore que La Pièce Cassière – un champ isolé au milieu des friches, entouré d’une épaisse bouchure de noisetiers, que son mari avait loué sur le tard pour quelques années seulement – n’était pas parvenu à s’imposer à elle dans toute la familiarité qu’il avait très certainement eu pour l’Émile Jondot qui s’y était éreinté jusqu’à un âge avancé, allant et revenant des centaines de fois dans sa vie par le petit chemin de la Pièce Cassière, boitillant sur le tapis de glands et emportant dans la mort sa version à lui de la vérité intime du lieu, celle dont on touché chaque motte de terre. Et pour elle, ma grand-mère, les Trente Journaux, imprimés dans le visage grave de son voisin, désignaient un étranger relatif, relatif parce que du moins elle pouvait concevoir ce qu’il représentait pour le voisin et qu’elle pouvait le situer par rapport aux lieux dont sa vie avait été faite, qui avaient fait sa vie, mais étranger car les Trente Journaux n’étaient pas de ceux-là.

La carte des territoires, là, sur sa peau. Le monde connu, parcouru et reparcouru chaque jour, n’allait pas très loin. Deux petits jardins bordaient la maison, de l’autre côté de la route il y avait un ancien pâtis qu’on avait planté de peupliers qui maintenant étaient très hauts et laissaient tomber dès les premiers froids d’octobre d’innombrables petites feuilles sèches à l’odeur entêtante. Sur les cimes tournoyaient d’incessantes et bruyantes nuées de corneilles, qu’on disait être des corbeaux et que ma grand-mère, en les maudissant d’un poing vindicatif, n’appelait pas autrement que les crâ. Le vent y entrait et faisait monter un chant sombre, monotone et grave dont pourtant je ne me lassais pas ; quand ça soufflait fort j’allais me poster au pied d’un de ces peupliers pour écouter le grincement des branches, regarder l’ondulation des feuilles et voir comment le vent travaillait à faire bouger l’immense tronc. C’était l’objet de réprimandes, parce que les branches craquaient facilement et on en retrouvait souvent à terre. Oui, je me souviens aussi que le pâtis était humide, après chaque pluie de grandes flaques d’eau apparaissaient et parfois restaient là un bon moment à réfléchir les cimes. Les poules aussi s’y aventuraient, peu hardies, pour picorer des vers et des larves sous le regard de quelque vache égarée. Après les peupliers s’étendaient l’ancienne chènevière, modeste rectangle de terre désormais dévolu aux pommes de terre, et, contigu à la chènevière, de même forme qu’elle mais bien plus grand, le pré où chaque matin on menait la vache à lait. Mais déjà, au bout du pré, derrière la rangée de saules qui bordait le nid d’un ruisseau infime mais jamais tari, l’horizon était barré par une grande colline chauve qui jaunissait à mesure que s’avançait l’été.
La route qui passait devant la maison et pourvoyait en gravillon la basse-cour peu soucieuse des rares voitures allait vers le haut ou vers la bas, c’est-à-dire que le village s’organisait en un haut et un bas, auxquels on pouvait ajouter le pâté de petites fermes autour de l’église, plus quelques maisons isolées le long de la route, entre le haut et le bas, là où sinon il n’y avait que des vergers, des carrés de luzerne et de petites parcelles où paissaient des moutons. Celle de ma grand-mère était l’une d’elles ; au vrai il était difficile de dire si elle était en haut ou en bas. Si je lui demandais, ma grand-mère disait que ça dépendait de par où on arrivait. Toutes les maisons du village lui étaient plus ou moins connues, comme un archipel dont certaines îles sont plus peuplées que d’autres, soit qu’elles fussent habitées par quelque parent, même lointain – et par là s’entend parent de son mari, puisqu’elle même n’était arrivée ici qu’à son mariage – ou du moins quelqu’un dont elle maîtrisait la généalogie, les faits et traits de caractère, soit qu’elles l’eurent été – aussi la maison du René Coquillon était restée la maison du René Coquillon, même vingt ans après la mort de celui-ci et la vente de son maigre patrimoine à des gens qu’elle ne connaissait que d’entendre parler et qui, à moins d’entrer en relation directe et durable avec elle, resteraient ceux qui habitent chez le René Coquillon.

Sur les coteaux ensoleillés au pied desquels s’étire le village grimpent des chemins, les uns empierrés, les autres goudronnés, montant droits par une combe ou s’avançant en lacets sur les flancs raides, sans compter les sentiers escarpés et boueux qui s’en allaient, à peine visibles entre deux rangées de noisetiers, donner accès à de petites parcelles allongées, anciennes vignes en terrasse dont les murs s’éboulaient sous les pieds des moutons. C’était tout un réseau serré de voies qui irriguait la terre, aujourd’hui presque entièrement oublié, livré aux ronces et aux buis, on aurait dit depuis toujours, et ma grand-mère elle-même ne les connaissait que partiellement, dans la mesure où certaines menaient à des champs ou des prés qu’autrefois elle, son mari et les siens avaient exploités ; pour les autres, bien qu’elle pouvait en apercevoir le tracé depuis chez elle, c’était déjà l’inconnu qui commençait, inconnu relatif dont elle savait bien les noms – Fodin, le Roichelet, Corbigny ou le Pré de Chêne – mais qu’elle n’avait pas foulé de son corps, pas même lors des foins ou des moissons, quand on allait aider Untel ou Untel qui en retour viendrait prêter main-forte en telle ou telle occasion, si bien que ces noms n’étaient que des noms, les premiers d’une longue chaîne hiérarchisée dont les premiers contreforts ne lui donnaient pas trop le vertige puisque, pour ceux des alentours du village jusqu’à la litanie des foires agricoles, Arnay, Saulieu, Autun, et même Moulins, elle en savait l’importance dans la vie de tel ou tel de ses voisins qui prononçait ces noms avec le même naturel qu’elle-même mettait à dire les noms dont sa vie avait été faite ; quant aux autres, ceux des journaux ou de la télévision, elle n’imaginait guère qu’on puisse concevoir quoi que ce soit de concret derrière eux. Le monde n’était pas fait pour être parcouru, seul comptait d’en habiter un point délimité, sûr, et nourricier.

C’était une nuit noire comme charbon, au sein de laquelle brûlaient quelques torches difficiles à relier entre elles. La route qui allait vers le haut et surtout celle qui allait vers le bas, en quittant le pâtis planté de hauts peupliers, partaient au loin, rencontraient d’autres routes qui passaient au-dessus de chemins de fer, de canaux, de rivières ou d’autoroutes, et certaines de ces routes, par des bifurcations compliquées à retenir, menaient quelque part, en des lieux où l’on avait eu à faire, où l’on pouvait encore avoir à faire. Il y avait une route qui passait par un plateau dénudé et qui, juste avant de redescendre dans une vallée encaissée surplombée de rochers, s’arrêtait devant une ferme isolée. Oui, ça, elle la connaissait bien, la terre rouge et caillouteuse, le puits profond qui s’asséchait, le vent que rien ne retenait. Quatre années elle avait dû se résoudre à y vivre, dans la foulée de son mariage, apprenant peu à peu à résoudre le mutisme de sa nouvelle famille et attendant l’échéance du bail de location. Il y avait une autre route, bordée de gros noyers dont les fruits craquaient sous les roues à la fin de l’été, qui menait à une autre ferme, tout aussi isolée, mais cette fois au milieu de grasses pâtures d’embouche, où travaillait, à son âge encore, son frère, qui lui-même n’en sortait, hors baptêmes mariages et funérailles, que pour accompagner son patron aux foires agricoles d’où ils ramenaient les plaques ovales qui garnissaient les grandes portes des granges.

Ils procédaient d’une évidence ancienne, venue d’avant soi et destinée à se poursuivre au-delà de soi. La Combe Moniot, en Fonteraine, l’Hautot de Jean Colas, la Chaume au loup, sur Criot, l’Argillat, le Loiret, le Pré Vanet, l’Echegaillé. Seul l’usage, humble et local, les avait consacré, passant d’une génération à l’autre comme une bouteille de vin d’une main à l’autre dans une tablée. Si on les retirait, ce serait comme arracher les arbres, raser les haies. On en savait chaque contour, chaque recoin. On ne savait à peu près que ces mots-là, qui dix kilomètres plus loin étaient inconnus, mais on les savait bien, intimement. Chacun au village pouvait en déclamer par cœur la litanie, et ce qu’on récitait là c’était sa propre vie. Oui, ils étaient tellement chargés que, pour ma grand-mère comme pour les autres, ils disaient les vies de ceux qui les habitaient.
Mais maintenant, assise sur le petit banc de pierre qu’une longue journée ensoleillée avait réchauffé, ces mots venaient à elle depuis la mémoire, il fallait les provoquer un peu pour qu’ils reviennent, vifs encore, s’activant en tous points de son corps. Désormais elle pouvait les égrainer, comme des épis de maïs bien mûrs, sa vie se tenait là devant elle dans ces mots qui l’avaient nourrie et lui avaient permis de nourrir ses enfants. Leur absolue concrétude, à présent qu’elle n’allait plus aux champs, n’avait pas reflué et, achevant leur synthèse dans la paume de ses mains, ils s’étaient chargés d’un sens nouveau. Elle entendait dire qu’on allait remembrer les parcelles, abattre des haies, tracer de nouveaux chemins, et ça ne l’intéressait guère. Les lieux étaient là, dans son corps, et son temps était fait.

Jean-Baptiste Mercey