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7. Séminaire « L’Immémorial » (extrait) - Jacques Broda

dimanche 3 janvier 2016

7. Passage d’encres III - 1er trimestre 2016 - issn en cours.

SÉMINAIRE « L’IMMÉMORIAL »
(Février-mars 2015)

(Extrait)

Je parle au présent, après-coup du séminaire organisé à Marseille (février-mars 2015), via le Collège international de philosophie (CIPh). Fonder, construire, re-construire un humanisme théorique s’impose à nous.
À partir de l’Immémorial, Lévinas nous oblige. Me voici ! Envoie-moi !

Philosophie de la faim et faim de philosophie, quartiers populaires de Marseille, ces personnes connaissent la faim. Le séminaire au cœur de la cité, prolonge nos ateliers d’écriture. Traces qui laissent une trace.
Le public : étudiants, enseignants, chercheurs, militants, bénévoles, psychanalystes, citoyens... l’impact est fort, ciblé, il vise le cœur du sujet : l’être-au-delà-de-l’être.
Un an après, ne pas renoncer, ne pas se soumettre au désordre des choses, la violence sociale nous blesse. Maria Zambrano-Vladimir Jankélévitch nous obligent à persévérer, continuer, creuser le sillon de nouvelles rencontres : en février 2016, je pose l’Innocence première et l’Humilité seconde comme pierres angulaires de l’édifice éthique. 2017, j’envisage un projet inédit : L’indigence.
L’Immémorial, l’Innocence, l’Indigence...

J. Broda, Marseille, 2015-2016-2017.

III. La solidarité s’est substituée à la fraternité, ou la victoire (relative)
du droit sur le devoir

Avant d’interroger l’articulation problématique entre fraternité et solidarité, il me faut parler du Tiers. Chez Lévinas comme chez Lacan, le tiers joue un rôle essentiel dans la triangulation de l’un à l’autre, du moi à autrui, de chaque-un à tous.
Accession au symbolique pour Lacan, accession au politique pour Lévinas. Le tiers introduit le Nom-du-père, sous forme d’une tiercérisation, au centre du principe paternel, de la loi.

« Pour que l’être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle et de la femelle, il faut qu’intervienne un tiers... il faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l’intervention de l’ordre de la parole, c’est-à-dire du père. Non pas le père naturel, mais ce qui s’appelle le père. L’ordre qui empêche la collision et l’éclatement de la situation dont l’ensemble est fondé sur l’existence de ce nom-du-père. » Fonction séparatrice et symbolisante, la tierciérisation casse le miroir mortifère du même au même, du même à l’autre.

1. Le Tiers. Il nous faut aller plus loin : poser la fraternisation comme arrachement à la passivité du même, tension à l’activité pour l’autre, tout autre, l’absent, le lointain, le tiers. Si être gardien d’autrui définit la fraternité, elle ne peut sous peine de s’éteindre dans une exclusivité excluante et mortifère, s’en tenir là. L’existence du tiers, l’autre de l’autre, le prochain du prochain, l’existant au-delà des frontières, cette pensée du tiers -comme sujet dont je suis non seulement responsable mais redevable- historicise tout être en devenir. L’exigence de justice, transcende l’ici et maintenant, le même et l’autre, le tiers ouvre à la fraternisation un espace incommensurable au sujet lui-même.

Chez Lévinas, l’éthique est une sortie de soi vers autrui, une réponse à un appel sans appel, une réponse au visage, au dénuement, à la fragilité, à la vulnérabilité de chacun. Dénuement du visage, nudité des mains, intensité du regard, ainsi l’autre se présente à moi. Détourner le regard, refuser le geste, ne pas entendre sa voix, être sourd et aveugle, signe la première défaillance. Elle anticipe toutes les autres, elle amorce une sortie inverse de l’humain, une rétro-action, où le geste se retourne contre soi-même, et l’autre, se refoule dans une zone de non-être, de non-droit à être pour l’autre.

La fin de l’humain comme socialité.

S’ensuit une autre défaillance, une autre errance, une autre faute, un autre manquement quant à la justice, celle qui considère tout autre comme un tiers, un autre de l’autre et cela sans fin. Je suis le tiers du tiers. Le Tiers, c’est-à-dire tous, introduit la justice dans l’éthique. Il n’est pas possible, pas pensable, de s’en tenir à l’ici et maintenant, au cercle privé de l’intime, l’être comme être-là, présence étriquée, attentif à l’autre, au petit autre, son proche, son voisin, son camarade, et laisser tomber, choir, tous les autres, les absents, les invisibles, à venir. Cette responsabilité pour tous, cette injonction pour tous, Lévinas l’appelle la justice, sa mise à l’épreuve la politique, ou l’État comme forme de la puissance de répartition et de légalisation.

Par la pensée du tiers, la fraternisation via la justice, transcende l’éthique en politique. Se départir de l’unicité comme mode d’appropriation pour accéder à l’unicité comme mode d’obligation, tel est le travail de la fraternisation. Nous avons mis en avant les procédures économiques et sociales liées au caractère fétiche de la marchandise et à la mise en concurrence des travailleurs, nous avons pointé la révélation possible, pensable, de l’idée fraternelle quand le sujet traverse les obstacles de la rivalité. Double travail psychique la fraternisation révéle le sujet à lui-même comme « travailleur de l’âme ». Ici, seul le tiers fait (la) loi.

Si je suis l’autre de l’autre, je suis aussi le tiers du tiers, nommons-la : dette symbolique. Entre dettes et responsabilités la fraternité ouvre le champ des possibles4.

[...]

Jacques Broda

4. Oser la politique (bis). Les potentiels sont infinis, inimaginables, ils sont déjà à l’œuvre – via la coopération – au lieu de la mondialisation
capitaliste, celle qui dé-réalise, dé-symbolise et dé-fraternise les liens sociaux – via la concurrence. Patrimoine immémorial du sujet individuel et du collectif à lui-même, les formes de la résistance puisent consciemment ou inconsciemment dans la tradition (transmission) et l’espoir (utopie), leurs énergies, courages et volontés. Dans sa réalité, la fraternisation est à la croisée de l’Immémorial et du travail de la conscience.