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Ainsi parlait-on dans les années 1940-1950 (II) - Yves Noël Labbé

mercredi 10 février 2016

AINSI PARLAIT-ON DANS LES ANNÉES 1940-1950 (II)

Dialogue

La recherche étant amorcée dans la première partie de cet article, et, pour faire sentir ce que ce parler des années 1940-1950 avait de temporel aussi bien que d’intemporel, j’ai imaginé cette conversation entre Marguerite et Louise.

« C’était comme ça, Louise, avait dit Marguerite. Il y avait de tout à l’époque dans les alentours, des richards et des petites gens, des miteux, et aussi des qui étaient entre les deux, qui se croyaient, qui faisaient du chiqué, qui voulaient jouer les aristos, bref, péter plus haut que leur cul !
— Les aristos, ils ne font pas d’esbroufe, avait répondu Louise.
“Ça vit à part, ces gens-là, disait ma mère, ça se mélange pas. Alors ils ne font pas les fiers avec nous, pas besoin, pas besoin de se la raconter. Pas besoin non plus de parader, d’en mettre plein la vue.”
— Tandis que les autres, les parvenus, ils se croient arrivés. Les hommes : des m’as-tu-vu, des fort en gueule qui se pavanent – tout pour la montre, la gloriole. Et les femmes alors, tu les as vues Louise, comme moi, comment elles défilent dressées sur leurs ergots, comment elles se baguenaudent dans les rues. Des pimbêches tartinées de trompe-couillon, l’air pincé, l’air de pas y toucher, le derrière en arrière, et que je te serre mon petit sac à main, et que je te regarde de haut, en coin, avec la bouche en cul de poule quand elles te rencontrent et qu’elles ont pas envie d’être vues avec toi, c’est pas vrai ? Alors ça fait mine d’inspecter la couture de ses bas, et puis ça minaude, et que je te passe la main dans le dos par devant pour mieux t’assaisonner par derrière !
[...]
— Toi et moi, on a le malheur de faire partie des petites gens, Marguerite, y a pas à dire … et y a pas à avoir honte non plus ; non mais, chez qui ! Nos parents, eh bien ils étaient dignes malgré leur condition. Mon grand-père paternel, le menuisier, il se tenait droit comme un i, et le dimanche personne ne savait comment il faisait pour ne jamais salir ni son pantalon ni ses chaussures ! Il disait à mon grand frère Joseph : “N’invite jamais le premier, mais si on t’invite, il faut rendre !” On vivait d’un rien avec nos petits moyens, mais on avait de la fierté. Ce qui est sûr, c’est qu’on savait se contenter de peu.
— C’était comme ça, il fallait se restreindre !
— Mais sans-le-sou on n’a jamais été pour autant, car on faisait avec ce qu’on avait. Pour pas tirer le diable par la queue, on accommodait les restes, on détricotait la laine, on achetait des abats, on faisait de l’eau gazeuse et de la limonade avec des sachets de lithiné dans des bouteilles à bouchon de porcelaine avec des joints en caoutchouc. On aurait pas pu sinon … on récupérait les morceaux de savon, on faisait des enveloppes, ma cousine faisait de la couture à façon, t’as connu ça aussi Marguerite ! On n’arrêtait pas de marner, et j’ai connu personne chez nous qui aurait cané devant le travail, même les mioches, sinon c’était la beigne assurée ! Mais à force de s’user la santé, de s’esquinter, on n’avait plus de goût à rien. Pourtant on s’en est bien sorti, hein, et jamais personne n’a pu dire de nous qu’on était des nécessiteux : on avait notre dignité, nous les petits, les sans grade. Les pantalons étaient rapiécés, d’accord, mais de l’intérieur pour pas que ça se voie ; pas comme les journaliers, hein !
— Vrai de vrai, Louise, d’ailleurs si on arrête de se tenir, si on veille pas au grain, ils vous traînent plus bas que terre, les gens !
[...]
Quand même, il est chic ton per-imper, Marguerite. Où l’as-tu dégotté ?
—  Chez Weil, au magasin, mais j’ai failli pas l’acheter, j’ai hésité : faut que ça aille, hein, vu le prix, parce qu’en plus il te faut trouver quelque chose qui rappelle, pour mettre avec.
— Pour en revenir à tous ces nouveaux riches, faut voir comme ils cherchent à singer les gens de la haute, Marguerite. Ils se font mousser, ils jouent les rupins pour qu’on sache qu’ils ont de quoi, qu’ils se sont mis du pèze plein les poches, qu’ils ont de la galette.
— Pour ça, ils sont à l’abri du besoin. Faut dire, pour être honnête, qu’ils se sont donné du mal.
— Oui mais on peut dire qu’ils ont su la prendre, leur chance ! Et sans être trop regardants, cela dit, sur la manière, hein ! Ils ont pas tous le nez propre. (Marguerite fait une moue avant de poursuivre.) Tiens, Louise, en voilà un qui passe justement (elle désigne un homme du menton). Regarde moi un peu le paletot et les souliers ! C’est pas Au gagne-petit qu’il s’est acheté ça !
— Pourtant il y en a qui disent qu’il était loin d’être dégourdi, celui-là, étant jeune.
— Et sa bourgeoise qui jouait les vamps autrefois, qui faisait des mines, rappelle-toi. Et que je te prenne la pose comme les stars américaines ! Mais ils auront beau faire des manières, faire des pieds et des mains pour se poser, ils seront jamais dans le ton, ces deux-là, et toujours à côté de la plaque. Je te le dis, Louise, ils peuvent toujours se fouiller pour l’avoir, la distinction de ceux du château. D’ailleurs on dit qu’ils font la ribouldingue plutôt deux fois qu’une. Lui, paraît qu’il peut pas s’empêcher de loucher sur les jeunesses, le vieux saligaud. C’est un sacré noceur qu’on a vu plus d’une fois cuité.
[...]
— C’est pas joli à voir, Marguerite, les hommes, quand ils ont du vent dans les voiles.
— C’est sûr. Et sur ce terrain-là les rupins, quand ils boivent, ils ne sont pas mieux que les autres : y sont à mettre dans le même panier que les pochards, les poivrots, qui sortent du bistrot en braillant !
— Et leurs fredaines, c’est qu’ils ne les font pas ici, les jolis messieurs, tu penses bien ! Celui qu’on vient de voir et ses copains de virée, ils vont à L…, qu’est à quinze kilomètres à peu de chose près, pour se dévergonder. Dis-moi, Louise, tu le savais pas ?
— C’est un bruit qui courait. Si, ça se savait, leur ribote, y a pas à dire. 
[...]
— M’est avis qu’ils mangent leur pain blanc le premier, Marguerite, ces oiseaux-là. On en a connu qui se la coulaient douce ! Et puis, patatras, voilà les ennuis qui arrivent comme une nuée de corbeaux ! C’est qu’à force de vivre au-dessus de ses moyens, de manger son bien, hein… On peut tout de même pas jeter l’argent par les fenêtres comme ça, à tire-larigot ! Ça finit par porter à conséquence, c’est fatal. Et, quand on a du plomb dans l’aile, on fait moins les fiers : et que je te laisse une ardoise chez l’épicier par-ci, un compte chez le boucher par-là. Et quand c’est pas la maison qu’il faut bazarder ; et pour une bouchée de pain encore ! C’est qu’il y a des profiteurs qui se gênent pas pour t’enfoncer, quand tu es dans la panade, dans la mouise.
— Il y en a même qui déguerpissent à la cloche de bois comme des malhonnêtes ; qui filent à l’anglaise sans prévenir. Tandis que ceux du château, Louise, sans avoir les doigts crochus, ils regardent à la dépense, eux, au moins ! On dit qu’ils ont beau s’évertuer, ils ont quand même bien du mal pour tenir leur rang, les aristos. C’est que, quand ils reçoivent, rien n’est trop beau, même quand c’est hors de prix. Alors pour ces occasions, leur porte-monnaie, ils l’ouvrent en grand, et vas-y que je te, même si l’argent leur a jamais brûlé les doigts d’ordinaire… Et c’est après que ça cloche. Plus question de faire danser le panier, je te le dis ! Et que ça rogne sur tout, que ça chipote, que c’est regardant chez le boucher : “Il me faudrait des tranches plus minces, monsieur Vernois” , qu’elle chuchote la bonniche, celle qui fait les courses, j’étais là quand ça s’est produit. Tout pour la galerie, et rien dans l’assiette, c’est ce que dit André !
— C’est qu’ils ne doivent pas être bien riches malgré leur allure distante et leurs manières. Mais ils ne prêtent pas le flanc pour autant, ils se tiennent, et on les voit tirés à quatre épingles s’afficher raides comme la justice sur leur banc à l’église, en rang d’oignon, leur missel sous le bras. Mais dans leur grande baraque qui commence à battre de l’aile, Annette dit qu’ils se gèlent les fesses l’hiver. Et le vieux, le grand-père, voilà qu’il a viré drôle. Elle dit qu’il est un peu maboule, zinzin, et que le fils cadet, il serait malade. Ma voisine prétend qu’il s’en va de la caisse, qu’il serait poitrinaire au dernier degré. C’est triste quand même, à cet âge.
— Oui, pauvre gosse ! Pas comme l’autre fils, tu sais, le petit merdeux, qui s’est mis à fréquenter la fille de la pâtisserie. Faut dire qu’elle est bien roulée la petite demoiselle. Mon Marcel – faut toujours qu’il dégoise celui-là – il disait que c’était un joli petit lot, la gamine… enfin pas si gamine que ça, la petite Hélène, ça jasait, on en disait sur elle : que c’était une évaporée – c’est ce qu’on a dit à Julienne – et puis un sacré numéro qui n’a pas froid aux yeux, ni ailleurs vois-tu ! Bref, on les voyait ensemble, bras dessus bras dessous, et puis en train de se bécoter dans les coins. Ça a duré un bon bout de temps. Au château, ça n’avait pas l’air de les tracasser, cette affaire. Mais moi je dis attention, ceux du château, y savent mener leur barque sans avoir l’air d’y toucher ! Ils ne lui ont pas fait de grandes scènes, à leur rejeton, comme on en voit par ailleurs. Non, y jouent l’indifférence ces gens-là. Faut savoir, ça s’apprend pas à la communale, ces trucs là !
— Le fait est, mais on dit aussi que c’est pas sûr du tout que ce soient des nobles, Marguerite. Chez moi, bien qu’on l’ait toujours connue dans sa grande bâtisse, note bien, cette famille-là, mon grand-père disait qu’on n’en savait rien, mais qu’on avait fini par les appeler les châtelains, et puis « ceux du château », et que ça leur était resté …
— Ah, ben, c’est bon à savoir, tout de même ! Toujours est-il qu’ils ont des manières, des usages, ces gens-là, faut reconnaître, pas comme ces rupins, ces nouveaux riches : pour eux, faut que ça brille, c’est que du toc ! C’est bien simple, moi qui ai eu l’occasion de les voir, ceux du château, j’en suis restée toute illusionnée de leur mine engageante. Ils donnent l’impression de s’intéresser à toi sans être cul et chemise pour autant. Mais leurs petits sourires, quand même, hein, ça cacherait un air de supériorité que ça m’étonnerait pas … Tu dis quoi, Louise ? Qu’ils seraient condescendants ? Crois-tu ? Mettons, si tu veux, mais pas méprisants. C’est que nous, on a du mal à démêler tout ça, pas vrai ? Pour ça, il faut être né coiffé.
[...]
— Bon, mais j’en étais où, Louise, avec tout ça ?
— Tu me parlais de la belle-sœur de ton frère, c’est pas ça ? Tu disais qu’elle était toujours à fouiner, à soupçonner, à envier, qu’elle se montait le bourrichon, et qu’elle se prenait pas pour rien par-dessus le marché …
— M’en parle pas ! J’en suis encore toute retournée, chavirée. C’est une sournoise, une mauvaise greluche qui houspille tout le monde, et toujours à persifler. Je m’en vais lui envoyer son paquet un de ces jours, lui rabattre son caquet à celle-là ! Mais y faut pas que je me mette dans tous mes états comme la dernière fois. J’en étais restée vannée, complètement flapie. Sais-tu que l’autre jour elle s’est amenée sur ses échasses avec un air sucré – un faux air quoi – avec la goule enfarinée, et qu’elle a osé ! Oui, elle a osé ! Elle a sorti mine de rien : “Mais qu’est-ce qu’ils sont devenus les bijoux que Lucienne portait avant la guerre ?” De quoi je me mêle ! J’en étais outrée, contrariée comme tu peux pas imaginer. JE-NE-SUPPORTE-PLUS-SES-ALLUSIONS, Louise ! Alors après ça je me suis retrouvée comme éreintée avec les nerfs qui tombent. Mais je les vois ses manigances, c’est clair comme de l’eau de roche. Pourtant j’ai rien fait pour mériter ça. Et mon bonhomme qui veut pas s’en mêler !
— Tu n’as qu’à l’envoyer aux pelotes, la battre froid, Marguerite : l’ignorer quoi, faire comme si elle n’était pas là, et pas te tourner les sangs pour des balivernes. Dis-lui que tu es au-dessus de ça, des médisances venant de quelqu’un qui n’est qu’une pièce rapportée, après tout. Qu’elle aille voir ailleurs, elle et tout son saint-frusquin.
— Et ça fait des chichis ! Sans compter qu’elle a enflé de partout celle-là depuis la Libération ! C’est pas pour ce que tu crois, non, c’est plutôt qu’elle tartine son pain des deux côtés, tu vois. Pour ça, elle a pas été longue à l’oublier la guerre ! Alors que nous, qu’est-ce qu’on a manqué, hein, Louise, on trouvait rien… C’est peut-être pour ça qu’elle s’entend bien avec le curé. On dirait qu’il va éclater celui-là, d’ailleurs il ressemble à l’image sur les boîtes de Camembert. Il est de tous leurs gueuletons et il doit s’en coller jusque-là derrière la soutane, à s’en lécher les babines, le bon père ! M’est avis qu’elle a viré calotin, et même grenouille de bénitier, cette dondon. Toujours fourrée à l’église. Peut-être pour ça que son bonhomme, elle n’arrête pas de lui chanter pouilles (rires).
— Lui avait belle allure autrefois. Pas le genre gringalet en tous cas, plutôt bien gaulé : bref, il portait beau !
— Oui, c’était un gars épatant, mais voilà t’y pas que son gosier bien en pente lui a joué des tours. Le croiras-tu, c’est devenu un tas de bidoche, un gras du bide, Louise, tu peux pas imaginer l’ampleur. Ça j’en reviens pas ! Je devrais m’en empêcher, mais bon, allez, je te le dis quand même !… Vois-tu, j’arrête pas de penser qu’il le voit plus depuis belle lurette, son robinet, avec son durillon de comptoir ! Je me demande comment qu’y fait … Tu rigoles, ben quoi, il faut bien chercher, alors si ça te dit (rires).
[...]
— Tous ces saoulards, ils ne sucent pas de la glace, c’est sûr ! Le mien n’est pas comme ça heureusement. Il va pas souvent au bistrot, et deux litres de Postillon nous font la journée. Mais sincèrement je plains celles qui doivent supporter… Bon, c’est pas tout ça, Marguerite, mais faut que je m’en retourne direct à la maison à présent. C’est du train, une maison ! J’ai à faire : mon frichti d’abord, et en plus il va falloir que j’épluche toutes les pommes que mon grand niguedouille a laissé choir. Elles sont toutes beugnées à présent, alors je peux plus les garder dans la réserve.
De toutes façons, toi et moi on est de revue ! »

Yves Noël Labbé