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Non à l’excès de participation (présente) 

vendredi 29 avril 2016

Photo : PLD.

NON À L’EXCÈS DE PARTICIPATION (PRÉSENTE) 

Ça pour participer, il participe bien. Il participe à notre vocabulaire et, pour être présent, ça, il l’est jour et nuit.
Pour ce faire, il s’est déguisé en substantif, ce rusé de participe présent. C’est ainsi qu’il a viré malproprement les aveugles, remplacés par les non-voyants ; les sourds, gratifiés de mal-entendants (non-entendants ?) ; les infirmiers, déguisés en aides-soignants ; les professeurs, institués enseignants… Bon, on ne va pas les passer tous en revue, mais juste observer au microscope le sens de professeur, comme ça, au hasard… Mon petit Robert ? Au pied !
Du latin professor, c’est celui qui enseigne en public (les magistri romains ne donnaient pas de leçons particulières ; les grecs, peut-être). Donc, il était déjà… enseignant. Au passage, reconnaissons tout de même que l’enseignant se féminise plus joliment, par un doux e final, que le professeur, qui, s’il porte une jupe, devient l’horrible professeurreuhh. Si nous revenions à notre comparaison ? Le professeur, nous dit p’tit Roro, « enseigne une discipline, un art, une technique ou des connaissances, d’une manière habituelle et plus souvent organisée ». Joli, non ? Moi, ça me rappelle certains de mes profs, dont les cours n’étaient pas si organisés que ça, en revanche c’était habituel. Et l’enseignant ? Roro se fait plus expéditif : « qui enseigne, est chargé de l’enseignement ». Et hop ! au suivant (qui se trouve être le mot enseigne). Vous percevez la nuance ? Cette substantivation du participe ajoute, au mot qu’il a remplacé, une petite coloration de capacité d’action. Le prof, bon, c’est un prof, il enseigne, c’est normal. Le rebaptiser enseignant, c’est rappeler qu’il est là dans le but d’enseigner, on le sent au travail, on l’imagine en plein cours, âpre à la tâche. Certains diraient que c’est un plus, mais je leur laisse la responsabilité de cette abomination. Ou alors, serait-ce pour redorer le blason ? De professeur on était passé à prof, ce qui le détrônait quelque peu de la chaire magistrale pour le réduire au niveau copain-copain (et on économisait deux syllabes). Tandis que, avec enseignant, difficile de pratiquer l’apocope : je n’ai jamais entendu parler d’enseign’, pas même par les élèves… oh, que dis-je : par les apprenants !
On peut élargir, ne pas s’en tenir aux seuls métiers et aux fonctions. Je me prends donc à anticiper, m’imaginant dans un monde de zozotants, de bégayants, de chantants et d’écoutants… voire de pince-fessants si on pousse l’audace jusqu’à « verbaliser » la chose, familière aux piliers de cocktail.
Ça se corse avec les malentendants et les non-voyants. Je sais que malentendant, en principe, ne signifie pas « complètement sourd ». Mais pourquoi ne pas marquer la même nuance ? Peut-être que malvoyant paraîtrait trop proche de malveillant ? Certains cependant, semble-t-il, emploient le terme. Allons-nous oser les mal-marchants pour les boiteux, les non-marchants, pour les culs-de-jatte ? Heureusement nos linguistes ne manquent pas de ressources puisqu’ils brandissent le passe-partout du handicapé : handicapé moteur, handicapé visuel, handicapé auditif… Cela fait partie de la périphrastique aiguë, maladie épidémique (cf. le technicien de surface). Jusqu’à ce que le terme de handicapé paraisse à son tour insupportable, mais mais… c’est déjà fait, voyons, avec les personnes à mobilité réduite ! Une dépense de quatre mots, certes, mais tellement plus valorisante que d’être traité de paralytique, comme il y a deux mille ans ! C’était du temps des aveugles.

Patrick Le Divenah