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C’est vous qui voyez

jeudi 12 mai 2016

C’est vous qui voyez

Certains se rappellent encore cette magnifique émission de télé « C’est mon choix ». Rien que le titre suffisait à enguirlander* ma journée, du coup je ne la regardais jamais. Mais, au moins, c’était mon choix. Je découvrais que la France soudain s’émancipait, prenait conscience que tout se valait, le citoyen se découvrait libre, libre de ses choix. Comment peux-tu voter pour ce nul ? C’est mon choix. T’as osé acheter ces pompes ? C’est mon choix. Les profs de philo pouvaient remballer leur dialectique et les avocats revendre leur robe aux Puces, tous les argumentaires se voyaient balayés par la liberté du choix. Du coup je me demandais si, dans la situation de choisir ce genre d’émission ou non, je pouvais ne pas choisir en prétextant que c’était mon choix. Mais comment à la fois regarder et ne pas regarder ? Ce paradoxe sombrait dans l’aporie, et moi dans la folie.
C’est sans nul doute à partir de cette époque que les Français ont acquis une conscience d’eux-mêmes, de leur puissance, du potentiel qui sommeillait au fond de leur personne et qui pouvait renverser l’ordre établi, bien mieux encore que les pavés de mai 68. On ne pouvait pas faire plus démagogique [rayé] démocratique, chacun jouissait désormais d’un rôle aussi important que celui de son voisin, chef, patron, président, chacun pesait le même poids, même les anorexiques de la pensée.
Mais voyons, tout cela c’est du vieux ! Vous qui parlez habituellement du neuf, que vous arrive-t-il là ? Ça, c’est vous qui voyez. Pardon ? Je ne fais que citer l’expression qui a pris le relais du choix. Merci, Chevallier et Laspalès. Pourtant, je me demande si l’on peut encore, de nos jours, croire qu’il s’agit d’une citation implicite en référence à leur sketch, longtemps célèbre. Il doit y avoir autre chose à gratter.
Or doncques, si vous prenez l’expression un peu plus au sérieux, vous percevez la subtilité du glissement de sens et de situation qui s’est opérée. Il ne s’agit plus tout à fait de la même chose : on serait passé de l’affirmation personnelle, qui vous engage (C’est mon choix), à la proposition qui vous est offerte (par l’interlocuteur, le partenaire, le marchand…) : C’est vous qui voyez. Quand on me dit que c’est moi qui vois, mes yeux se ferment, mon âme frémit, je suis mis dans la liberté terrifiante d’avoir à voir euphémisme pour choisir, décider. Plutôt que de ressentir avec fierté la liberté totale qui m’est signifiée, je n’éprouve qu’une distance insondable entre celui qui s’en lave les mains et s’en ira le cœur léger, libertin insouciant des conséquences de mon choix, et moi, pauvre Blaise, perplexe à la fourche de deux chemins, écrasé par le poids d’une décision à prendre dont dépendra ma béatitude ou ma misère. Une solitude immense m’envahit devant l’ampleur, la gravité de la situation, la terrible décision à prendre ; l’autre se dissout, se transparence, je l’aperçois au fond du microscope en train de regarder ailleurs, d’un air faussement distrait, attendant que moi, moi tout seul, je prenne la vision, c’est-à-dire la décision de monter ou non dans le train qui me mènera jusqu’à Pau**.
« C’est vous qui voyez. » C’est ce que m’a dit l’autre jour mon opticien alors que j’hésitais entre deux montures de lunettes. C’est également ce que j’ai entendu répondre à un aveugle (un non-voyant ?) qui demandait s’il pouvait traverser le boulevard. Il ne pouvait pas savoir qu’il s’était adressé à un collègue en cécité.

* Enguirlander : entourer, garnir de guirlandes
** Cf. le sketch sus-évoqué.

Patrick Le Divenah