Accueil > Les mots, la langue > « Par ici la bonne soupe », par Patrick Le Divenah > En revanche et Par contre

En revanche et Par contre

vendredi 20 mai 2016

Photo : Patrick Le Divenah.

En revanche et Par contre

Notre beau pays est déchiré, comme vous le savez, par la querelle fratricide qui oppose les fidèles de l’en revanche aux partisans du par contre. Cette guerre farouche que se livrent sans merci les revanchards et les contradicteurs trouble la paix de nos foyers. Et l’on ne peut entendre les premiers entonner un péan à la gloire de l’en revanche, clamant bien haut que tout le reste n’est que contrefaçons, sans qu’aussitôt les seconds entament un contre-chant, reprochant à leurs ennemis d’aller à contre-courant au lieu d’admettre que la langue suit son cours (ce qui leur vaut les suffrages populaires mais le dédain des maîtres de l’en revanche pour leurs homologues adverses, qu’ils traitent de petits contremaîtres).
Les revanchards leur décochent alors les plus féroces sarcasmes à l’égard de la cacophonie de ce par contre à l’allitération douloureuse. Et voici que ceux qui contredisent contre-attaquent et renvoient les partisans de l’en revanche à leur assonance. Mais ces derniers lancent leurs troupes de choc, les revanchards d’assaut, qui écrasent de leur mépris le non-respect du génie de la langue dont fait preuve cette association de deux prépositions, et bombardent l’ennemi d’arguments a contrario : Que signifierait « par pour » ou « par avec » ?
Loin de se rendre, les contradicteurs, poussant la lutte au corps-à-corps, dégainent leurs arguments de facto et de auctoritate, citant maint écrivain reconnu qui cultive dans ses œuvres le par contre et le fait bien pousser, jusqu’à un haut niveau, sans complexe ni remords (ce qui vaut aux guerriers peu contrits les suffrages des bourgeois). Enfin, le général contraint, à la tête de ses troupes, plonge dans le sein des revanchards l’argument ab absurdo, en les haranguant de la sorte : « Si votre chef vous dit que vous avez gagné la première bataille, mais qu’en revanche vous avez perdu la seconde, de quoi avez-vous l’air ? ». Pourtant l’ennemi ne s’avoue pas vaincu et les survivants des rangs contrés parviennent à asséner aux contradicteurs une longue explication portée d’écho en écho, à savoir que, si l’expression en revanche signifiait primitivement« en retour », elle a pris par extension le sens de « au contraire », « à l’inverse », que c’est ainsi qu’il faut l’entendre et que, dans ce cas, le piège perfidement tendu par l’adversaire dans l’exemple sus-jacent se retourne contre lui et que c’est c’lui qui l’dit qui l’est !
C’est ainsi qu’à l’heure de ces lignes la bataille n’a pas fini de commencer de s’arrêter. Et les plumes des héros blanchissent dans les pages pleines.

Patrick Le Divenah