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À poils

samedi 25 juin 2016

Photo Patrick Le Divenah.

À POILS

Les caprices de la mode et les fluctuations du goût firent qu’un jour la pilosité des mâles connut un surcroît d’intérêt auprès des femmes, tout comme la pilosité des femelles, plus délimitée, devint l’objet des attentions croissantes des hommes. L’atmosphère érotique prenait du poil.
Peut-être les excès du lisse, du transparent, de l’hygiénique, qui régnaient en maîtres sur nos sociétés médico-pharmatico-diétético-sportives, y étaient-ils pour quelque chose. Car explorer ces zones pilifères, c’était renouer avec les âges primitifs où l’homme avançait à tâtons dans les forêts drues, dont la végétation exubérante se montrait hostile à la pénétration. Le poil en grand nombre, ça relevait de la brousse, de la forêt « vierge », des régions quasiment impénétrables qui recèlent autant de découvertes prodigieuses que de dangers mortels.
Après avoir longtemps apprécié les doux plaisirs du contact policé, libre de toute aspérité, l’homme se plongea dans les jouissances équivoques de la sauvagerie pileuse. Zones hirsutes, paradoxe du corps féminin, vous offriez une soumission inattendue au règne pilifère, étroitement circonscrit dans une concession territoriale, accordée à ce qui, normalement, relevait de l’apanage masculin, comme manifestation ostentatoire de sa virilité. Peut-être était-ce la raison pour laquelle l’épilation, pendant longtemps, avait malgré tout gagné du terrain, incitée par une mode qui, dans ce domaine, ne revendiquait aucune égalité des sexes. C’était n’avoir rien compris au plaisir des contrastes. Certains hommes, toutefois, se montraient sensibles à l’âpreté de savane que conservait le mont après une déforestation vigoureuse. Leurs mains, ou d’autres parties de leur corps, éprouvaient une savoureuse excitation à frôler, à parcourir lentement ces zones rendues arides, comme prélude antipodique à la découverte prochaine de l’oasis. La majorité cependant, conquise par la nouvelle coutume, marquait une nette préférence pour le velu et la diversité qu’il offrait. Hors-d’œuvre un peu pimentés, ces délicieux batifolages dans la forêt intime devenaient très prisés, même si toutes les femmes n’appréciaient pas forcément que leur amant tente, par divertissement, de leur natter les poils pubiens ou de leur nouer en couettes ceux des aisselles. D’autres, comptables dans l’âme, s’appliquaient à les dénombrer, comme si l’abondance pouvait être synonyme de beauté. Il est même surprenant de ne pas avoir eu droit à l’élection annuelle de Miss Pilosité.
Un jour peut-être, le sens du vent s’inverserait de nouveau, favorable à l’arasement de toute manifestation pileuse et même, pourquoi pas, nous amenant à considérer la calvitie comme la non-coiffure suprême. Ce jour serait celui de la revanche des chauves.

BONUS
Devinette

Question : Dans notre pays comme dans bien d’autres, un homme peut-il marcher nu dans la rue sans qu’il choque par son aspect et soit réprimé par la loi ?
Réponse : Oui.
Q : Mais encore ?
R : Il suffit que sa barbe et ses cheveux soient suffisamment longs.
Objection : Et s’il y a du vent ?

Patrick Le Divenah