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Jeux de vacances (corrigé)

vendredi 1er juillet 2016

Photo : P.L.D.

Jeux de vacances

CORRIGÉ
(Figures de rhétorique ou figures de style)

Voici donc les réponses aux questions posées il y a peu dans cette même rubrique, devoirs de vacances hypocritement déguisés en jeux (c’est l’appellation qui fait la chose). La note de 20/20 méritera toute notre admiration et nos meilleurs sentiments poétiques.

FIGURE 1 (histoire de poules)
1 Bien des femmes, par métaphore,
aujourd’hui portent la culotte ;
c’est par cette figure encore
qu’on les traite aussi de cocottes.
(Je ne vous ferai pas l’affront de définir la métaphore.)

FIGURES 2, 3 (à table !)
Si c’est grâce à la synecdoque
que je mange un œuf à la coque,
c’est grâce à la métonymie
que je vais boire mon brouilly.
La synecdoque désignant la partie par le tout ou le tout par la partie, ainsi ce n’est pas l’œuf que je mange (le tout) mais le contenu de l’œuf, blanc et jaune (la partie) ;
la
métonymie désigne un lien de contiguïté, de rapport ; par exemple ici un rapport de l’objet au nom qui le désigne (ce n’est pas le nom Brouilly que je bois mais le vin que ce nom désigne [brouilly]).

FIGURE 4 (parfum de plage)
Devant les corps sublimes de ces Apollons
et des sveltes Vénus chevauchant leur Pégase,
dans ce jardin d’Éden couvert de sable blond
je me trouvai soudain à court d’antonomase.
L’antonomase désigne l’objet par la métaphore d’un nom propre ; ici, elle est quadruple – à moins que vous ne prétendiez être réellement en présence de ce que vous évoquez ! et même dans ce cas, il n’existerait pas plusieurs Vénus ni plusieurs Apollon.

FIGURE 5 (histoire d’assiette)
Si l’on n’avait offert quatre pieds à la chaise,
elle n’aurait que son dossier, faute d’avoir la catachrèse.
Mais n’est-ce pas une catachrèse bancale
que, sur un âne, se promener à cheval ?
Autre variante de la métaphore, la catachrèse présente la particularité d’être la seule désignation possible de la chose désignée ; la figure métaphorique a donc perdu son effet ; autre exemple : une bretelle d’autoroute.

FIGURE 6 (pièce en un acte)
– Alors, Patrick, que fais-tu là, à ton âge ?
– Patrick fait une énallage.
Figure de substitution, l’énallage emploie un autre terme que celui auquel on s’attend, d’ordre lexical ou grammatical ; ici, le prénom est employé à la place du pronom (il) ; autre exemple, d’ordre temporel : Je mourais inquiet, je meurs rassuré (j’allais mourir inquiet, je vais mourir rassuré).

FIGURE 7 (nouvelle du jour)
Un millier d’hommes de bon sens
ont accordé, car c’est légal,
leur verbe en fonction du sens
par syllepse grammaticale.
L’accord est fait en fonction du sens et non de la grammaire : ici, au lieu de « Un millier... a accordé... »

FIGURES 8, 9, 10 (histoire sans tête)
Par syllepse oratoire on voit le condamné,
affolé, perdre la tête qu’on va couper ;
c’est par une diaphore ou une antanaclase
qu’il perd la tête avant que sa tête s’écrase.
La syllepse oratoire ou sémantique emploie un mot à la fois au sens propre et au sens figuré, c’est un jeu de mots : « la tête » renvoie à l’expression perdre la tête (sens abstrait, figuré) et à la tête coupée (sens concret, propre). Elle pourrait, il est vrai, convenir aussi à la deuxième image, car la diaphore ou antanaclase en est fort proche : elle désigne plus précisément l’emploi d’un même mot dans deux nuances différentes – même s’il s’agit à chaque fois du sens propre, ou du figuré (ex : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas).

FIGURE 11 (troisième âge)
Lorsque je dis à ce vieillard
qu’il avait la canne impatiente,
je lui fis don, sans le vouloir,
de cette hypallage inconsciente.
L’hypallage attribue à un mot ce qui concerne un autre mot : la canne est qualifiée d’« impatiente », à la place de son possesseur, le vieillard ; c’est souvent un glissement du concret à l’abstrait, ou l’inverse ; cela relève de la métonymie, sans barguigner !

FIGURE 12 (de la logorrhée)
Il ne pouvait désigner rien ni personne
sans employer un ensemble de termes,
une phrase longue et complexe,
désignant la personne ou la chose par ses attributs,
ses qualités, sa fonction, sa représentation,
ou par une description. - Vous voulez dire une périphrase ?
De définir la périphrase
je ne vous ferai pas l’affront ;
mais ayant écrit cette phrase,
si je la définis quand même,
je sais bien qu’aussitôt moi-même
ferais une
prétérition.
Bonus !

FIGURE 13 (délicatesse)
Si je dis que je n’aime pas trop l’euphémisme,
il me permet ici d’atténuer ma critique ;
et s’il vient à mourir d’un accident tragique,
je dirai grâce à lui, poliment, qu’il s’éclipse.
Je ne vous ferai pas l’affront… ; n’oubliez pas, tout de même, de distinguer l’euphémisme, qui atténue une critique ou un jugement négatif, de la litote, qui minimise pudiquement une appréciation positive : « Va, je ne te hais point. » (Je t’adore, mon Roro !) et qui s’oppose donc à l’hyperbole – comme je viens d’en faire une entre parenthèses.

FIGURE 14 (lassitude)
Il la manie, la réduplication,
ça oui, d’une proposition à l’autre,
il la manie, la réduplication,
la réduplication, vous dis-je.
D’une proposition à l’autre, répétition d’un ou de plusieurs mots, voire d’une même phrase ; exemple encore : « Je l’ai vu, de mes yeux vu ». À la différence de la répétition (considérée comme involontaire, maladroite), cette figure définit une intention stylistique.

FIGURE 15 (grande lassitude)
Je déteste la battologie, la battologie horrible,
cette affreuse battologie, ah ! la battologie, que je la déteste !
on ne me fera pas aimer la battologie… !
Encore mieux que la précédente ! Il s’agit de forte insistance, de réduplication redondante. Autre exemple, cette battologie batailleuse : « Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! ». Les hugoliens inconditionnels la qualifieront sans doute de simple et belle réduplication…

FIGURE 16 (sexisme)
Différence – qui m’enthousiasme
entre la femme et la guenon :
la première connaît l’orgasme,
par ellipse la guenon non.
Inutile de me faire un procès, c’est une vérité scientifique. Quant à la figure (de style), vous savez bien sûr qu’il s’agit de l’omission volontaire d’un terme, pour abréger ou pour éviter la lourdeur d’une répétition ; elle peut porter sur toutes sortes de constituants de la phrase : un nom qui détermine (la Saint-Jean pour la fête de la Saint-Jean, ce qui – au passage – relève aussi (encore !) de la métonymie ; un verbe : Jeanne aimait les singes, Jean les guenons.

FIGURE 17 (romantique)
Quand je vis cette anacoluthe à l’horizon,
c’est, me dis-je, une rupture de construction.
Ce nom d’oiseau ou d’instrument ancien désigne en fait, répétons-le, une rupture de construction, d’ordre syntaxique (comme ici) ou d’ordre morphologique (par exemple verbal : Vous voulez qu’il pleuve et sortir malgré tout !, puisque je devrais employer deux subjonctifs ou deux infinitifs – je suis d’ailleurs piégé : essayez donc de remplacer ici « qu’il pleuve » par son infinitif, pour voir…
Bonus : certains préféreront y voir la figure de l’attelage (joliment désignée aussi par le zeugma, puisqu’elle consiste à enfreindre volontairement une norme grammaticale (ex. : « Je sais la vérité et qu’il est un crétin », où je coordonne un groupe nominal et une proposition) ou à enfreindre la cohérence sémantique (ex : Vêtu de probité candide et de lin blanc – célèbre exemple scolaire de Totor, qui ose allier l’abstrait (sens figuré) et le concret (sens propre) !

FIGURE 18 (pourboire)
J’appréciais le côté aimable
de ce petit serveur, et bath*.
Pour ces qualités indéniables
il méritait bien l’hyperbate.
Il méritait donc peut-être aussi quelque pourboire ; mais cette figure (de style) consiste à ajouter un terme inattendu, un élément supplémentaire afin d’insister, de mettre en évidence un élément, une idée. Il s’agit donc de cet ajout : « et bath », qu’on aurait attendu plutôt dans la construction classique : le côté aimable et bath de…

* Terme qui ne désigne pas une station thermale anglaise, mais cet adjectif a eu son heure de gloire – exemple : Ce gus est bath au plumard, supplanté de nos jours par Ce mec est un bon coup (sic).

FIGURE 19 (scènes de ménage)
Parle, crie, gueule, hurle à fond !
poursuis ainsi ta gradation.
Donc progression. Elle peut être ascendante, comme ici (dite climax) ou descendante (dite anticlimax) : La mer gronda, murmura, se tut. Elle concerne aussi bien les éléments d’une description qu’une suite d’idées ou de sentiments.

FIGURE 20 (enracinée)
« Qu’importe la façon dont j’ai mené ma vie,
Si Néron m’a aimée un peu plus qu’Octavie ;
S’il a su, grâce à moi, s’affranchir d’une mère
Pour imposer au monde une puissance fière.
Mais l’ingrat aurait pu éviter la bassesse
De m’adresser au ventre – et en pleine grossesse
Un coup de pied fatal, expédiant aux enfers
Et l’épouse et l’enfant dont il n’avait que faire. »
C’est ainsi qu’en songeant je reçus de Poppée
Une aide généreuse à ma prosopopée.
La prosopopée fait belle figure (d’ordre pictural, théâtral, cinématographique…), car elle est une évocation, une mise en scène verbale d’êtres morts, ou imaginaires, ou même absents.

C’EST FINI, faites vos comptes !

Si vous avez obtenu la moyenne (10/20), vous méritez notre double jeu offert en bonus (encore un !) : Une figure peut en cacher un autre (variante du proverbe connu : L’habit ne fait pas le moine).

1) Quelle autre figure se cache sournoisement derrière celle-ci, qui est bien sûr un paradoxe :
« Il eût écrit moins bien s’il avait mieux écrit ». (Brunetière)

2) Quelle figure est cachée (c’est un comble !) dans la question ci-dessus elle-même ?

Réponses cryptées :
1) esalcanatna uo, erohpaidenu
2) noitacifinnosrepenu : « tnemesionruosehcaces »

Patrick Le Divenah