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Elena Ferrante : L’Amie prodigieuse

lundi 18 juillet 2016

ELENA FERRANTE : L’AMIE PRODIGIEUSE

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse (ou « le roman que D. Daeninckx fait lire à tous ses amis »), Gallimard, « Folio », Paris 2016.

La réputation de ce premier tome de la « saga » d’Elena Ferrante n’est plus à faire. Se déroulant dans les faubourgs pauvres de Naples, de l’immédiat après-guerre au début des années 60 (1944-1961, plus précisément), cette chronique tumultueuse manifeste une certaine parenté, quant aux thèmes abordés, avec plusieurs opus récents : Come Diò commanda (Niccolò Ammaniti), Acciaio (Silvia Avallone), par exemple. Transformation des mœurs, bouleversements économiques, l’Italie barricadée dans le bastion des convenances, solidement corsetée par le catholicisme romain jusque dans les milieux populaires, s’efface peu à peu. Les anciennes activités agricoles ou industrielles, les rapports humains habituels font place à un monde indéchiffrable.

Ici il n’est pas seulement question de porter un regard critique, ironique ou comique, sur les vieilles façons d’être, comme nous y avaient accoutumés le cinéma de cette période ou la littérature, la littérature féminine en particulier. Ce qui est en jeu pour Elena Ferrante – une femme, si l’on en croit la rumeur, se cache bien derrière ce nom d’auteur –, ce serait de faire tomber les digues.

Les deux héroïnes, Leni, la narratrice, et Lila, l’amie prodigieuse, sont les filles de ces décennies. Nées dans un quartier défavorisé, elles aspirent dès l’adolescence à échapper au déterminisme social et familial qui a scellé le destin de leurs mères. Que ce soit par les études, menées avec opiniâtreté, pour l’une, par des voies plus étranges pour l’autre, pourtant tout aussi douée, mais, semble-t-il, toujours prête au pire pour n’en faire qu’à sa tête. Ėnigmatique et fascinante, dotée de nombreux talents, elle paraît promise à remporter le défi qu’elles se sont lancé, dans une relation vécue à la fois comme un jeu stimulant et un exercice d’admiration et aussi d’agacement réciproques.

Il nous reste pour boucler la boucle, revenir à l’énigme initiale, la disparition de Lila, trois tomes à avaler. Le deuxième, paru en français début 2016, nous promettait « une saga à couper le souffle ». Malgré les craintes que pourrait susciter un tel propos, il faut reconnaître que ces pages touffues, où semblent présider incertitude et confusion, se dévorent, nous ramenant peut-être aux errements de nos propres jeunesses. Leni et Lila échapperont-elles au sort de leurs mères, maintiendront-elles intacte cette volonté, ou la laisseront-elles lentement se désintégrer ? Vous le saurez…

Françoise Lachkareff