Accueil > Passage d’encres III, revue en ligne > 10. Le fol espoir d’Étienne Cabet - Yves Noël Labbé

10. Le fol espoir d’Étienne Cabet - Yves Noël Labbé

vendredi 7 octobre 2016

10. Passage d’encres III - 4e trimestre 2016 - issn 2496-106X.

LE FOL ESPOIR D’ÉTIENNE CABET

Ceux que le hasard amènerait à Saint-Louis, Missouri, pourraient y découvrir – à condition toutefois d’être dotés d’une certaine curiosité d’esprit –, dans un cimetière du quartier d’Affton, le New Marcus Cimetery and Mausoleum, la tombe d’un Français tombé dans l’oubli. « Et alors ? », dira-t-on. Eh bien, justement, l’homme enterré-là était loin d’être un inconnu à son époque, puisque son nom était cité à l’égal de Fourier, Proudhon ou Louis Blanc. La tombe d’Étienne Cabet a la forme d’un petit obélisque où figurent ses dates de naissance et de décès. Sur son socle est scellée une plaque. On y lit :

ETIENNE CABET
BORN - DIJON, FRANCE – 1788
DIED - ST.LOUIS, MO – 1856
FOUNDER OF THE ICARIAN COLONY
SOCIETE FRANCAISE DE ST.LOUIS

Cabet fut en effet ce visionnaire qui fonda des colonies aux États-Unis, convaincu que, pour échapper à la répression qui s’abattait sur les républicains et les premiers socialistes dans la France de la Restauration et de Louis-Philippe, il fallait faire table rase, tenir à distance au sens propre les injustices et les violences de la vieille société européenne en créant une société libre, juste et heureuse dans un pays en construction, en devenir. Mais comment lui et ses disciples en étaient-ils arrivés là ?

Comme beaucoup de ses contemporains, Cabet, né en 1788, est un héritier des Lumières et de la Révolution qui hait la Restauration et la Terreur blanche. Si son engagement est résolu, ses convictions politiques, elles, fluctuent de la gauche modérée à la gauche radicale. L’avocat Cabet défend le général d’empire Allix de Vaux le jour, et le soir Cabet le politique fréquente le salon de La Fayette aussi bien que la Charbonnerie et autres sociétés secrètes. Ce qui est incontestable, cependant, c’est sa participation active aux journées de juillet 1830. Les Trois Glorieuses le voient opter pour Louis-Philippe, devenir procureur en Corse puis, déçu, afficher à nouveau des idées subversives qui vont lui valoir une condamnation et son exil en Angleterre en 1834. Il s’y lance dans une histoire de la Révolution qui l’amène à rejeter la violence dans l’action politique et sociale au profit de l’utopie d’une société nouvelle. C’est ainsi que naît Voyage en Icarie, récit qui s’inspire de Fourier, de l’Utopia de Thomas More, mais certainement aussi des idées et des réalisations de Robert Owen, l’industriel socialiste anglais qui avait mis la productivité des machines au service du progrès social, avait lancé le mouvement coopératif et venait de financer la communauté d’Orbiston, puis celle de New Harmony aux États-Unis, dans l’Indiana. Comme lui, Cabet envisage des communautés importantes de plus de mille personnes. Le succès de Voyage en Icarie est immédiat et considérable.
À son retour en France Cabet reprend pourtant son activité politique et décide de se présenter aux élections législatives. Dans le même temps se constitue autour de son journal Le Populaire une association d’icariens militants de France et d’Europe qui le pressent de passer aux actes, ce qu’il finira par faire en février 1848 avec l’embarquement des premiers pionniers pour un voyage de trois mois vers La Nouvelle Orléans. Ils partent vêtus d’un costume uniforme fait d’une tunique de velours noir et d’un chapeau de feutre gris, et se disent soldats de l’Humanité. Pour éviter les autres passagers par crainte de la contagion de l’ancienne société, ils se regroupent dans un entrepont sous l’autorité de l’un des leurs, lequel est tenu de rapporter le déroulement du voyage et le comportement du contingent.
Leur déception sera à la mesure des espoirs qu’ils entretiennent. Les terres achetées au Texas, très difficiles d’accès, s’avèrent de surcroît peu fertiles et dispersées, les meilleures ayant été accaparées par des Américains. Les émissaires de Cabet se sont fait avoir. Pis, l’avant-garde est victime des fièvres. Il y a des malades et des décès. Cabet, resté en France, ressent alors la nécessité de s’engager. Il part pour La Nouvelle Orléans remotiver les colons volontaires, et se résigne à laisser partir ceux qui le souhaitent. Il faut donc à nouveau trouver des terres et l’argent pour les acheter ou les louer. Cabet emprunte aux icariens de France et aux Américains pour une installation à Nauvoo, au nord de Saint-Louis, où il veut relancer la communauté. Celle-ci n’atteindra jamais l’aisance, mais on y vivra assez bien jusqu’au moment où une scission violente va s’opérer. Que s’est-il passé ?

Chaque candidat icarien s’engage à léguer tous ses biens à la communauté. On demande aux femmes d’abandonner leurs bijoux. Le sacrifice de tous les avoirs et leur dépôt à la porte de la communauté a sa contrepartie dans l’avènement d’une communauté d’égaux libres qui vise au bonheur individuel et collectif. On a pu constater que les icariens n’étaient pas dans leur majorité des déshérités. On y recense beaucoup d’artisans républicains angoissés par la répression du pouvoir et la perspective d’être dépouillés de leur outil de travail et de leur savoir-faire, ce qui les ferait tomber dans le salariat aliénant et misérable qui se développe dans les usines, lesquelles, avec le machinisme et la division du travail, supplantent progressivement les fabriques. Le projet de Cabet les éloignerait, pensaient-ils, de ces menaces, et leur offrirait la possibilité de poursuivre leur activité en toute liberté. Malheureusement, les résultats de la colonie sont médiocres. Il faut se priver alors qu’on travaille beaucoup, se lever tôt et à la même heure, prendre ses repas au réfectoire, passer beaucoup de temps dans d’interminables assemblées. Ceux qui souhaitent partir sont harcelés, désignés comme traîtres, et ne peuvent récupérer qu’une faible partie de leurs avoirs. La gérance interdit aux femmes de porter les « beaux habits » qu’elles ont réussi à conserver ; les hommes se voient interdits d’alcool et de tabac, le mariage est rendu obligatoire. Le conflit était inévitable.
Les assemblées deviennent houleuses, Cabet est conspué, on injurie celui qui était encore la veille « le père vénéré ». La colonie icarienne qu’on attaque est-elle devenue une secte ? Pas vraiment, mais elle en avait pris certains traits, que ces colons républicains rejettent. Ils veulent retrouver leur libre-arbitre, leur quant-à-soi. Donc, oui au débat, mais non à la « religion » de l’unanimité. Ils se révoltent contre l’autoritarisme d’un Cabet obsédé par la construction ex nihilo d’une société nouvelle : un pré-communisme plutôt agraire et artisanal qui se réclame du christianisme primitif.
Cabet, lui, homme des Lumières et de la Raison, sous-estime la complexité des constructions sociales et pense qu’aspirations individuelles et bien commun s’harmoniseront dans l’égalité et la fraternité retrouvées. Cabet expérimente in vivo, sans filet, aux antipodes des expériences humaines et sociales de papier qu’un Marivaux prend plaisir à imaginer et représenter avec talent. Ça s’est mal passé, en définitive. Deux groupes se sont formés, et le groupe minoritaire de Cabet et de ses fidèles est poussé à l’exil. Démuni, il s’installe provisoirement à Saint-Louis. Peu de temps après Cabet est victime d’une attaque et meurt le 9 novembre 1856. Ses fidèles surmonteront l’épreuve et se rassembleront dans la nouvelle communauté de Cheltenham, près de Saint-Louis.

Perpétuellement déficitaires, les communautés icariennes chercheront inlassablement des financements et seront régulièrement affectées par les défections et les crises jusqu’à leur dissolution : Nauvoo dès 1856, Cheltenham en 1864. Ne reste-t-il alors plus rien de l’Icarie et de l’espoir d’une vie bonne ? Ce serait oublier Corning, la colonie fille de Nauvoo. Elle est isolée dans les Grandes Plaines de l’Iowa et poursuit sa route tout en recueillant les colons de Nauvoo puis de Cheltenham restés fidèles à l’idéal icarien (les autres se sont fondus dans la société américaine ou sont retournés en France).
Mais c’est sans compter avec les jeunes icariens de Corning qui vont s’opposer aux anciens : ils veulent s’intégrer à la société américaine et au prodigieux développement du pays. La séparation est actée, et ils fondent en Californie l’éphémère colonie Icaria-Sperenza qui n’a plus grand-chose d’icarien. Les anciens, eux, se replient près de Corning, au bord de la Nodaway River. Leur colonie, ils la baptisent Icara-New Icaria. L’harmonie y règne, et ces pionniers restés fidèles aux espoirs de Cabet vont vieillir ensemble. Privés de recrutement, ils décideront de dissoudre leur communauté en 1898.

Le rêve icarien aura malgré tout vécu cinquante ans. Les derniers icariens interrogés, devenus Américains à part entière, ont cependant tous gardé la nostalgie et la fierté de leur aventure. Ils parlent de Cabet avec affection, et conservent de cet homme le souvenir d’un être bon, intègre, passionné, véhément, tout en reconnaissant qu’il était autoritaire et piètre gestionnaire. En France des républicains et des socialistes ont été tentés par l’aventure icarienne, mais beaucoup ont désapprouvé un projet qu’ils voyaient comme une fuite devant les luttes à mener, la primordiale étant d’empêcher le retour de la monarchie. Ayant renoncé progressivement à la violence et à l’insurrection, ils s’efforceront de forger une doctrine sociale plus concrète et des stratégies politiques, posant ainsi des bases pour une Troisième République à venir. Quant aux marxistes, ils n’ont pas de mots assez durs pour dénigrer ce qu’ils voient comme une doctrine inconsistante, un communisme de prêcheurs. Il est vrai que le puissant outil d’analyse de la société capitaliste industrielle de Marx va s’imposer et qu’en devenant arme philosophique et politique il anéantira le socialisme humaniste européen qui vient de naître.

Restent pourtant, portés par l’indignation et la révolte, les témoignages des luttes et les nombreux écrits de ces socialistes utopiques (les Saint-Simon, Fourier, Owen, Leroux, Buchez, Proudhon, Louis Blanc, et d’autres) contre l’injustice et la pauvreté. On se souviendra qu’ils furent les premiers à porter la « question sociale » qui fait toujours débat aujourd’hui, à créer, en dépit de la répression, associations, coopératives et mutuelles, à pressentir et vivre les dérives du collectivisme dans les communautés créées en Europe et au Nouveau Monde. Pas assez sélectives pour les uns, ignorantes de la nature humaine selon les autres, les tentatives communautaires ont échoué, les icariennes comme les fouriéristes (notamment La Réunion de Victor Considerant au Texas) et la New Harmony d’Owen. Mais force est de constater que l’espoir de justice et de bonheur qu’elles ont suscité perdure, ce qui n’est pas rien. Sans doute la communauté L’Intégrale (1922-1935), fondée à Puch d’Agenais par un certain Victor Coissac, témoigne-t-elle, au lendemain d’une terrible guerre, de cet espoir jamais éteint. Et que pourrait-on dire des aspirations des éphémères communautés post-68 ?

Quant à Cabet, son souvenir est plus vif aux États-Unis qu’en France : des descendants d’icariens se réunissent autour de sa tombe, s’associent pour restaurer les bâtiments de Nauvoo, de Corning, de Icara-New Icaria. Des universités américaines étudient les tentatives communautaires comme un « fait social » qui se révèle bien plus rattaché à l’histoire américaine qu’au mouvement social en France. L’Université de Poitiers fait exception avec une section qui étudie les premiers socialismes, et recueille textes et travaux existants. Malgré cela Cabet reste oublié, comme d’ailleurs nombre de ses contemporains socialistes. Victor Hugo a eu droit à des funérailles nationales, mais on a vite oublié Leroux et Proudhon. Il est donc surprenant, dans ce contexte, que Victor Considerant, polytechnicien fouriériste, ait eu droit à son année, en 2008, décidée par le Ministère de la Culture.
Aux antipodes de ces socialistes du XIXe siècle, certains s’activent aujourd’hui au profit de la défunte monarchie des Bourbons. On a déjà rapatrié le cœur de Louis XVII à Saint-Denis en 2004, et une association milite pour le retour des cendres de Charles X conservées dans un couvent de l’actuelle Slovénie, de celles de son épouse, de son fils Louis de France duc d’Angoulême qui n’a pas régné, et de Marie-Thérèse, fille de Louis XVI.

Le rapatriement des restes d’Étienne Cabet n’est, semble-t-il, demandé par personne.

Yves Noël Labbé

Pour plus d’informations, on pourra consulter :
- Les ouvrages de Cabet et les documents icariens sur le site Gallica de la BnF.
- L’ouvrage de Jules Prudhommeaux, Icarie et son fondateur – Contribution à l’étude du socialisme expérimental, Édouard Cornelly et Cie Éd., Paris, 1907.
- Un article de l’auteur, « L’aventure icarienne ou la quête de la vie bonne », revue L’Échaudée n° 3, automne-hiver 2013, cité dans Le Monde diplomatique de septembre 2014.