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10. Hôtel du Commerce - Gabriel Meunier

vendredi 28 octobre 2016

10. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - ISSN : 2496-106X

HÔTEL DU COMMERCE

par Gabriel Meunier

Combien d’Hôtels du Commerce en France ? Combien ont disparu ? Certains diront : « Peu importe ». Nos chers étudiants en marketing diraient que cette enseigne n’est plus porteuse. Mercure faisait-il commerce de son corps ? À chacun de juger ou d’échafauder son histoire. Dans tous les cas les Hôtels du Commerce avaient bien ciblé leur clientèle, notamment celle des VRP, souvent des mâles en mal de chaleur humaine, entre les draps ou plus si affinités.

Une enseigne enseigne, soit. Alors va pour un doux commerce, un commerce au long cours, un fonds de commerce... Tous légaux, petits ou gros, maintenant équitables, autrefois infâmes. Si les Cafés du Commerce ont sombré peu à peu dans un populisme franchement désespérant, à qui la faute ? Les Hôtels du Commerce, eux, n’ont pas ou peu connu cette triste descente aux enfers. Près de la gare ou de la place du marché, dans un bâtiment souvent de belle taille et de bonne réputation, ils ont vu passer des générations de premiers communiants, de fiançailles, d’enterrements de vie de garçon et d’enterrements tout court. Alors ce tourbillon de fêtes et de peines, de joies culinaires ou de rencontres ne peut laisser sombrer dans la mesquinerie, la discussion stérile ou les ternes ragots.

Quarante ans de boutique. Mais, brutalement, un soir, il faut fermer. Pas de repreneur. Même les investisseurs immobiliers font silence radio. Alors un dernier dîner, entre amis ou convaincus. Ce sera le 30 décembre. Foie gras maison. Daube de sanglier. Gratin dauphinois. Légumes. Plateau de fromages. Vacherin. Ouf, on croyait qu’en hiver on n’y aurait pas droit. Le patron a enfilé sa veste blanche, son pantalon gris pied-de-poule et même la toque.

Trois mois plus tard les volets sont fermés. En façade, une lettre de la grande enseigne – autrefois dorée, à défaut jaune – s’est décrochée. Deux jeunes repreneurs, pour faire des appartements ou bien ouvrir une pizzeria (sans doute à l’enseigne Lou Provençado ou Le Claridge,) ont commencé des travaux. La porte va-et-vient, avec sa grande barre de cuivre oblique, qui a vu passer des bancs de turbots à la crème, tant de poulets aux écrevisses, des montagnes de profiteroles et tant de cris et de rires, a disparu.
Les travaux sont arrêtés.