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Traduire, c’est un peu écrire le mors aux dents - Benoit Meunier

mercredi 9 novembre 2016

Ci-dessus : dessin d’Evelyn Ortlieb.

TRADUIRE, C’EST UN PEU ÉCRIRE LE MORS AUX DENTS
Notes sur le rapport écrire / traduire

Par Benoit Meunier

L’écriture consiste en la poursuite d’une idée encore informulée ; la traduction vise à serrer au plus près une pensée déjà dite. Un art s’opposant à un artisanat, en somme, puisque la première implique le processus de création d’un objet, la seconde un travail de pure forme, d’imitation, toute nouveauté qu’il puisse y avoir en ce geste mise à part.

Bien sûr, traduire peut supposer une maîtrise égale, sinon plus poussée des outils stylistiques ; la panoplie du bon traducteur doit être infiniment riche et précise, il doit être capable de s’adapter, de nuancer le style, le registre, le rythme, etc. Ainsi, les meilleures traductions sont souvent l’œuvre de bons écrivains. Le mors aux dents du traducteur, c’est un peu le principe de la contrainte poussé à son paroxysme.

Mais l’inverse n’est pas vrai : qu’il s’agisse de raconter, décrire, parodier, donner libre cours au lyrisme, l’écrivain peut se contenter de moyens minimes pour atteindre son but, qui est autre : saisir sa propre pensée, au plus près, au plus construit d’elle-même. Il peut se limiter à un style, mais qu’il lui faut impérativement trouver : le sien. Ses difficultés sont d’un autre ordre ; il doit non seulement cerner sa pensée, mais aussi concevoir, développer, faire preuve d’invention, etc., sans jamais pouvoir s’en remettre à un objet extérieur.

La pratique de la traduction suppose, il est vrai, une autre compétence : celle de la langue étrangère, cette province adjointe à la langue maternelle. Pourtant, la dimension, le degré de précision du territoire en question, ne conditionne qu’en partie la qualité de la traduction – littéraire, s’entend : la capacité à bien dire dans la langue cible reste primordiale (cf. Baudelaire).

La traduction, en somme, n’est « qu’un » exercice de style, tout brillant qu’il soit. Elle est à l’écrivain ce qu’est la pratique du maçon à l’architecte. Elle tend même, par certains aspects, vers l’opération mécanique, même s’il semble qu’on ne puisse guère l’automatiser.

On pourrait objecter que toute écriture n’est qu’imitation, redite, paraphrase dans le grand palimpseste universel qu’est la littérature, il n’empêche : si écrire, c’est dire, traduire, c’est redire.

Enfin, si la tâche du traducteur est si peu reconnue (en France), c’est peut-être aussi, outre les considérations relatives au poids de la littérature traduite sur l’ensemble lu, parce que les impératifs de l’art post-romantique : trouver du nouveau, créer, inventer, contribuent à dévaloriser ce qui ne fait pas d’un artiste un auteur.

Du reste, il faudrait aussi parler de cette manière de refoulement que suppose la traduction pour un écrivain, cette perte de soi au cours d’une opération de camouflage...