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12. Entretien avec le sociologue Jacques Broda - La Marseillaise

vendredi 9 décembre 2016

12. Passage d’encres III - Décembre 2016 - ISSN : 2496-106X.

© La Marseillaise, 04/02/2015.

« Jacques Broda : “besoin de penser et se penser autrement”

« Le sociologue Jacques Broda propose un séminaire philosophique à la Maison de la Région, à Marseille*. L’occasion de démontrer comment la réflexion peut nourrir l’action.

« Sortir le nez des livres, interroger le réel, voir ce qu’il en ressort. C’est un peu le fil conducteur qui sous-tend la démarche de Jacques Broda. Ce professeur de sociologie à l’origine des « univers-cités populaires », envisagées dès 1992, ne cesse de s’y appliquer. Que ce soit dans des ateliers d’écriture qu’il anime ou dans ses travaux de recherche. Aujourd’hui, il propose de s’appuyer sur la pensée d’Emmanuel Levinas et la notion d’« immémorial » développée par le philosophe. L’occasion de s’interroger face à une crise du politique et, peut-être, trouver les moyens d’agir. [...]

*
« Ce séminaire, organisé sous l’égide du Collège international de philosophie, s’appuie sur les travaux d’Emmanuel Levinas. Vous comptez aborder la « question sociale ». Qu’entendez-vous par là ?
— Après quarante ans de recherche dont 18 ans d’ateliers d’écriture, j’en suis arrivé au constat que la question sociale est philosophique. Quand je parle de « question sociale », je me réfère à Robert Castel, qui a écrit Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat**. Je n’aime pas les expressions toutes faites de type « être ensemble », « vivre ensemble » ou « lien social ». Ce n’est d’ailleurs pas la réalité. Pour moi, en 2015, la première question sociale, c’est la faim. C’est la première question à résoudre. Il y a des tas de gens qui ne mangent pas à leur faim en France. Cela a des conséquences sur leur état physique mais aussi psychique. Pour Levinas, « être » c’est d’abord « manger ». On ne peut pas demander à une personne humaine d’être dans une éthique, une politique, sans manger à sa faim. C’est une obligation sociale.

Vous parlez d’une « philosophie réelle ». En quoi cela consiste-t-il ?
— Confronté à des gens qui ne mangent pas à leur faim, en lisant des articles sur la pauvreté et l’exclusion, je me suis posé la question de l’éthique réelle. Je développe une philosophie réelle qui vient de ce qui « est ». Pas de ce qui est imaginé... Je pars de la réalité. De ce point de vue, je suis matérialiste. Je ne suis pas idéaliste. Je réhabilite le concept d’âme qui – à mon avis – n’a pas forcément une connotation religieuse. Quand j’arrive dans les collèges et les lycées, où je tiens des ateliers, j’aborde les élèves par rapport à leur âme. Et non, par rapport à leur origine sociale, ethnique ou leur âge. Pour moi, l’âme, c’est ce qui spécifie le sujet du point de vue de son « unicité ». C’est le rapport de soi à soi, ce qu’on sait sans savoir. L’âme va au-delà de l’apparence. Mais en même temps, elle se construit.

« Aborder les gens par leur âme », cela permet-il d’éveiller la conscience politique ?
— La question sociale, c’est de manger pour vivre. Mais le but de Levinas consiste à être autrement qu’être. Au-delà de manger, il s’agit d’être par rapport à autrui, et donc cela relève de l’éthique. Mais il s’agit aussi d’être par rapport à tous les autres, ce qui relève du politique. Comment partir de l’un pour aller vers l’autre ? L’ouverture à l’autre passe par l’amour ou, plus exactement, par la bonté. Pour Levinas, être, c’est être responsable de l’autre. Tout en découle : mon rapport à l’homme, à la femme, à la famille, à la société, à la guerre...

Ce séminaire est ouvert au grand public. Ne craignez-vous pas qu’il se résume à un rendez-vous de spécialistes ?
—  Tout le monde peut venir. Ce séminaire se tient sous l’égide du Collège international de philosophie. Ma démarche philosophique ne cède pas sur l’essentiel, ni sur la pensée. C’est un pari. Il part de l’idée que le travail collectif sur la pensée peut bouger les lignes. Peut-être qu’au détour de ce séminaire il y aura dix personnes qui « seront » autrement que ce qu’elles sont. Quand je vais dans les collèges et lycées, il y a une faim de philosophie. Les gens ont besoin de penser et de se penser autrement. Je vais essayer d’offrir des outils de réflexion qui peuvent, ensuite, se traduire en outils d’action.

Ce type de réflexion peut-il conduire à des déclics ?
Il peut y avoir des déclics mortifères, gravissimes... Il faut reconnaître que le contexte ne va pas. Mais, à partir du moment où l’on se fonde sur une nouvelle éthique, on peut passer du passif à l’actif. Soit on va plus loin pour soutenir ses valeurs. Soit on se rend compte que l’on fait fausse route, du point de vue de l’éthique, et dans ce cas, on passe à autre chose. Je fais le pari que ce séminaire sera un temps de « conversion » (pas au sens religieux du terme). Je n’aurai pas fait tout cela pour rien ! »

Propos recueillis par
Marjolaine Dihl

Entretien reproduit avec l’aimable autorisation de La Marseillaise.

NDÉ
* Le séminaire, intitulé « L’Immémorial » en référence au concept développé par Emmanuel Levinas, s’est déroulé sur quatre matinées, de 10h à 12h, à la Maison de la Région, à Marseille, en février et en mars 2015.
Extrait dans Passage d’encres III.
** Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Robert Castel, coll. Folio, éd. Gallimard, 1999, 813 p., 12,20 €.
*** Jacques Broda a publié Et le pain... du visage (photographie de Martine Beck-Coppola) dans la collection Documents de Passage d’encres (2007).