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Propagande

dimanche 19 février 2017

PROPAGANDE

Nos services de contre-propagande ont déposé une requête auprès des Cortes, afin que cette Assemblée fasse retirer de la circulation la toile d’un certain Monsieur Goya y Lucientes, prénommé Francisco de, concernant les exécutions punitives du 3 mai.
La veille, en effet, nos troupes avaient dû mater une insurrection violente qui massacrait aussi bien les chevaux que leurs cavaliers, dans un débordement de haine sanguinaire. Le tableau traduit donc un parti pris très net qui montre, réduits à un sombre bloc anonyme, les soldats chargés en représailles de fusiller un groupe de terroristes. Les visages de ces derniers, personne ne peut le nier, relèvent plus de brigands dénaturés que de nobles patriotes, mais l’artiste les a mythifiés par sa mise en scène et ses éclairages.
Monsieur Francisco de Goya y Lucientes, curieusement, n’a pas jugé bon de peindre la façon dont, la veille, les mamelouks avaient été saignés comme des porcs par la foule en furie.
D’autre part, notre inspecteur Monsieur Mérimée juge peu édifiante une peinture qui cherche à briser les règles académiques et qui, au prétexte de proclamer la vérité, répartit ses couleurs au hasard et se contente d’une suite de tons en fonction de ses caprices, sans rapport avec la nature, cette nature qu’il prétend pourtant imiter. Les contours sont flous, le dessin maladroit, esquissé, digne d’un débutant.
Notre requête s’est vu infliger un refus total, en raison – nous citons de mémoire – du comportement des soldats français qui, la veille, auraient massacré un bon nombre d’habitants alors que ceux-ci manifestaient spontanément leur hostilité à l’occupant. Des moines, même, auraient été arrachés à leur couvent et décapités, leurs têtes jetées à la rue comme de vulgaires morceaux de viande. Monsieur Goya y Lucientes aurait donc voulu, avec raison, rendre hommage à ces martyrs. Selon les Cortes, bien sûr. On a les martyrs que l’on peut.

Patrick Le Divenah