Accueil > Critique > Art : « Chefs-d’œuvre derechef » (CŒD) par Patrick Le Divenah > Une leçon récitée deux fois - Patrick Le Divenah

Une leçon récitée deux fois - Patrick Le Divenah

mardi 14 mars 2017

UNE LEÇON RÉCITÉE DEUX FOIS

Nous avons découvert une seconde version de La Leçon d’anatomie, demeurée cachée jusqu’à ce jour, sans doute en raison de son caractère érotique et avant-gardiste. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une version apocryphe, un simple plagiat, qu’il nous est difficile de dater. Nous avons préféré soumettre les deux versions à un examen critique et parallèle.

Version originale (se reporter au tableau de Rembrandt, surplombant certainement votre table de nuit (celle qui est ronde) ; sinon, l’imaginer grâce à la version apocryphe) :

Le trouble de ces hommes est manifeste, mais se traduit de différentes manières. Trois d’entre eux, peut-être plus émotifs que leurs confrères, détournent légèrement les yeux, tant ils ont du mal à supporter la vue de cette chair à vif où s’exhibent les muscles, dont la rougeur contraste avec la pâleur du corps, rendu livide par la mort et qui s’étale, raide, sous leurs yeux. Il semblerait même que le regard de l’un d’entre eux croise le nôtre, manifestant le désir d’être excusé pour son manque de courage.
Les quatre autres, au contraire, fascinés par l’intimité de ce corps qu’ils découvrent pour la première fois, ne perdent pas un mot de ce qui leur est expliqué. On les sent avides de savoir et c’est à qui s’approchera du sujet pour l’examiner de plus près.
Le sujet, lui, demeure totalement indifférent, mais il n’a pas le choix. Quant au professeur, il reste parfaitement maître de lui-même, en homme de science assumant son rôle éminent d’enseignant qui, de plus, en a vu d’autres dans ce domaine.

Version apocryphe

Le trouble de ces hommes est manifeste, même s’il se traduit de différentes manières. Trois d’entre eux, peut-être plus prudes que leurs confrères, détournent légèrement les yeux, tant ils craignent de laisser paraître la concupiscence qui les brûle, devant ce corps offert, tout frais et rose à souhait. Il semblerait même que le regard de l’un d’entre eux croise le nôtre, manifestant la gêne d’être pris en flagrant délit et craignant fortement de voir sa réputation d’honnête homme définitivement entachée.
Les quatre autres, au contraire, fascinés par l’intimité de cette chair nacrée si belle, si offerte, et ces formes ondulantes, gracieuses, sensuelles, se bousculent pour mieux voir. C’est à qui s’approchera le plus du sujet, comme s’il voulait le toucher.
Le sujet, lui, absorbé dans ses rêveries, demeure totalement étranger aux bouleversements qu’il provoque. Enfin, homme tout empreint de l’importance de son rôle d’initiateur, le professeur reste fort maître de lui-même. Sans doute aussi en a-t-il vu d’autres dans ce domaine.

— Voilà deux œuvres qui pourraient très bien avoir été exécutées par un seul et même homme, car plus d’un élément nous révèle une double nature, chez ce peintre.
— Je ne vois pas ce qui peut les rapprocher si ce n’est une situation identique, mais qui n’est due, dans le second tableau, qu’au seul désir de pasticher le premier.
— Un artiste ne pourrait-il se pasticher lui-même ? On aurait d’ailleurs ici, bien avant Monet puis tant d’autres, une première tentative de séries. En tout cas, le premier tableau révèle un homme très prude. À la femme vivante, il préfère un cadavre masculin. Pas d’équivoque sur les mobiles de cette séance, la science seule en est la justification.
— Vous nous le faites passer pour un puritain, mais en fait curieusement porté sur la nécrophilie, comme s’il s’agissait d’un pervers.
— Pas du tout, il n’est question que d’un pur amour de l’étude scientifique. Certes la seconde œuvre pourrait vous donner raison en ce qui concerne le refoulement. Elle nous révèle les tendances douteuses d’un homme qui aime observer les femmes décomplexées, celles qui se livrent au regard de tous et qui, loin de se sentir asservies, mènent leur propre vie en ignorant volontairement ceux qui se livrent à leur étude personnelle… contre finances. En outre, le peintre s’est amusé à introduire de multiples miniatures féminines : tels des lutins facétieux, elles sont perchées un peu partout, symbolisant sans doute les pulsions qui nous habitent.
— Parlez pour lui et pour ses copains. Mais, concernant l’œuvre, mieux vaudrait se demander si elle n’est pas surtout influencée par celles de Jérôme Bosch, ses visions et ses monstres. En tout cas, elle préfigure longtemps à l’avance les collages surréalistes.
— Notre peintre ne pourrait-il être un esprit libre, à l’hédonisme assumé, un artiste qui peint sans honte ce dont nous rêvons en secret ?
— Ou un homme aux mœurs licencieuses et dépravées, qui en outre s’en vante sur la toile !
— Comme si le respectable professeur du premier tableau était plus digne d’admiration ! Voyons ! On nous montre le corps d’un homme qu’on a ouvert sans vergogne, aux ciseaux, sans aucun respect pour ce défunt qui devrait tout normalement reposer en paix, quoi qu’il ait fait de son vivant.
— Peut-être… mais le second tableau nous montre le corps d’une femme qu’on aborde, certes, du simple bout des ciseaux et avec toute la gravité qui émane du professeur, mais il y a ciseaux, une fois encore !
— Pas ceux de la censure…
— Et sommes-nous certains que le digne professeur ne va pas finir par céder à la tentation de vivisséquer le sujet… pour faire progresser son étude, bien entendu ?
— Dans ce cas, il s’agirait d’un boucher !

Patrick Le Divenah