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Marco Lodoli : planète improbable

mardi 21 mars 2017

PLANÈTE IMPROBABLE

Marco Lodoli, Grand Cirque déglingue, Paris, P.O.L, 2016. Traduit de l’italien par Louise Boudonnat.

Trois copains, trois garçons romains héritiers, certes, des Vitelloni de Fellini, mais aussi un peu cousins des gamins de Pasolini ou des jeunes gens d’Ettore Scola.

Anarchistes déclarés, ils projettent d’enlever l’Enfant-Jésus de la crèche de Saint-Pierre de Rome, pour lui éviter les futures souffrances de la croix, ou entreprennent de monter le Grand Cirque déglingue, nous promenant parmi une foule d’êtres bizarres ou pathétiques, voire bizarres et pathétiques, un demi-aveugle et son chien estropié, un vrai manchot, des ivrognes consommés.

Nos trois protagonistes, Rocco, concierge du lycée décati où se déroule une grande partie de l’action et théoricien de la bande, Mariano, élève attardé de ce même lycée, et Ruggero, professeur d’italien bien peu sûr de ses compétences, ne cessent de se demander, à tour de rôle : « Comment en suis-je arrivé là, comment en sortirai-je ? » Un questionnement fébrile, permanent, à soi-même, aux autres, sous-jacent à toutes leurs discussions beaucoup plus qu’un procédé. Une sorte d’étoile les guide cependant, le souvenir de Sara, la sœur de Mariano, l’amoureuse (?) des deux autres, qui les a quittés « pour aller plus loin ».

Pas de méchanceté dans le regard sévère, voire destructeur, qu’ils portent sur la société, pas vraiment de réprobation morale, mais pas non plus de volonté rédemptrice. Ainsi que le dit l’auteur de ses personnages qui « cherchent l’absolu parmi les ruines » : « Ils cherchent, ils se perdent, ils sourient. »

Leur commune aventure, à travers toutes ses péripéties, ses scènes pittoresques ou dramatique, prendra fin en une sorte de choral où fusionnent leurs rêves, leurs visions, leurs voix, oscillant avec une extrême délicatesse entre désolation et émerveillement, des sombres bords du Tibre à la transfiguration de la Ville. C’est sur cette planète improbable qu’il leur faudra vivre. « C’est dans ce vide que la ville trouve sa beauté neuve et que les personnages de mes histoires trouvent un foyer », dit encore Marco Lodoli.

Françoise Lachkareff