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15. Sur le tremblement de terre du 11 mars 2011 - Shiho Obonai / Mari Obonai

jeudi 23 mars 2017

15. Passage d’encres III - Mars 2017 - issn 2496-106X.
Photos : © Mari Obonai

SUR LE TREMBLEMENT DE TERRE DU 11 MARS 2011

par Shiho Obonai

Avant de commencer ce texte, je voudrais remercier celles et ceux qui me soutiennent depuis le tremblement de terre. Grâce à eux, j’ai pu vivre sans tomber malade pendant trois ans. Je suis étudiante et j’ai 22 ans. J’habite à Tokyo mais ma famille paternelle vit à Iwaté. Il y a trois ans, j’ai perdu ma maison et mes grands-parents à cause du tremblement de terre qui a dévasté le nord-est du Japon. Je voudrais écrire de belles phrases mais je ne suis ni sismologue ni spécialiste du nucléaire. Je ne sais pas bien écrire en français non plus. Je vais donc vous raconter mon expérience telle quelle. Je raconterai d’abord l’événement que j’ai vécu il y a trois ans. J’expliquerai ensuite la situation actuelle de la région et je vais enfin vous dire ce que j’en pense aujourd’hui.
Ce jour-là, je prenais le déjeuner avec ma mère dans un restaurant du centre ville quand le tremblement de terre qui a dépassé la magnitude 6 et le tsunami ont frappé ma ville natale. Cette secousse était tellement forte qu’on ne pouvait pas tenir sur nos jambes. Après le séisme, ma mère et moi avons fui en voiture à une hauteur près de la maison où l’on a rejoint mon père qui travaille en mer. En revenant chez nous, on a croisé mon grand-père. Il est le père de ma mère et il travaillait avec mon père. Mes grands-parents vivaient ensemble. Il conduisait sa voiture. Il ne nous a pas remarquées et il est allé vers le centre ville parce que ma grand-mère était là. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Mes grands-parents ont pu se revoir en ville, mais sur le chemin du retour, ils ont été emportés par le tsunami.
Vous pensez peut-être que le tsunami est une vague très grande, mais non. C’est un haut mur noir. Notre maison était près de la mer, et le tsunami l’a détruite avec ma ville natale. J’ai regardé ce spectacle dans un lieu de refuge, mais je n’ai pas pu croire que c’était la réalité. Cela ressemblait à un film.
Après le tsunami, ma ville natale n’était plus telle qu’elle avait été. Elle ressemblait aux ruines d’un après-guerre. Le paysage qui m’avait été familier a été complètement dévasté. Partout des voitures ont été brisées. De grands bateaux gisaient sur la plage. L’huile des autos cassées par les vagues salissait le sol. Les routes par lesquelles la nourriture et l’essence étaient transportées ont été bloquées. Iwaté a pu quand même se rétablir beaucoup plus tôt que les autres villes de la région, parce que les Forces d’auto-défense japonaises sont venues et ont enlevé des gravats. Parmi les autres villes, il y en avait une où l’eau de la mer s’était accumulée à cause de sa configuration, une autre qui a brûlé, une encore perdue à moitié. Dans beaucoup d’endroits on ne pouvait pas récupérer les corps ni enlever les décombres. Mais moi, qui ai aussi vécu sans eau ni électricité à peu près pendant une semaine, je n’ai pas pu garder mon calme. Je n’ai eu des informations détaillées que longtemps après.
Je voudrais maintenant vous raconter ce qui s’est passé ensuite. Je suis rentrée à Tokyo pour aller à l’université. Je vais donc commencer par là.
Après le désastre sismique, on a économisé l’électricité à Tokyo à cause de l’accident nucléaire à Fukushima. En temps normal il y a toujours de la lumière à la gare, mais selon ces mesures l’éclairage a été coupé pendant la journée. On a fait des exercices de sauvetage parce qu’on avait connu ces épreuves. Mais moins d’un semestre après, les gens de Tokyo ont changé. Ils ont oublié la peur et ils ont commencé à parler du désastre comme d’une chose futile.
Pour finir, je voudrais écrire ce que j’ai pensé et senti à travers cette expérience. Je ne peux pas encore mettre mes idées en ordre même trois ans après. Vous pensez peut-être que mon compte-rendu est trop sec, comme un article de journal, mais je ne peux écrire qu’ainsi. J’ai décrit la situation du tsunami comme s’il s’agissait de la projection d’un film, et maintenant, cette impression change à peine. Je ne peux pas croire, même aujourd’hui, que cela était vrai. Mais chaque fois que je rentre à Iwaté devant les vestiges de la maison, je me rends compte qu’il n’y a plus mes grands-parents ni ma ville natale. Y a-t-il une grande différence entre ceux qui sont morts et ceux qui ont survécu ? Je ne crois pas. Je sens que la mort est très proche, plus que nous le croyons.
Aujourd’hui, il y a beaucoup de problèmes dans le Japon et dans le monde, surtout en ce qui concerne la centrale nucléaire de Fukushima : tout reste à régler. Je voudrais me marier un jour et avoir des enfants si je peux, mais quand je pense à la situation du monde, j’ai une peur bleue. Il n’y a pas beaucoup de problèmes qu’un homme puisse résoudre tout seul. Je voudrais vivre avec toutes mes forces ma vie, mais aussi celle de ceux qui nous ont quittés le jour du tremblement de terre.


Regardez cette photo. C’est un paysage près de mon ancienne maison. Ma petite sœur l’a prise le 15 août 2013. Avant le tremblement de terre, il y avait des habitations à la place de l’herbe. Comme vous le voyez, il y a peu de distance entre la zone démolie et celle qui a échappée à la destruction. La situation des gens n’est pas identique dans la région sinistrée. D’un côté, certains ont pu recommencer à vivre moins d’un an après alors que d’autres qui ont perdu leur famille et leurs biens ont peur de vivre au même endroit, encore aujourd’hui. Il y a des gens, à Tokyo ou ailleurs, qui parlent du désastre sismique comme d’une chose passée, alors que d’autres le considèrent proche, comme s’il était arrivé hier.


C’est la plage de Tako no Hama. Cette photo a aussi été prise par ma petite sœur le 15 août 2013. Malgré ses 6 mètres environ, le pont a été détruit le 11 mars 2011 par le tsunami plus haut que lui. Presque tous ceux qui vivaient près d’ici sont morts. Trois ans après, on n’a pas encore réparé ce pont. On a commencé récemment à faire un plan de reconstruction de la ville, mais bien peu est réalisé encore.


Au Japon, en été, il y a une fête bouddhique des morts. Bon. Dans ma ville, on fait du feu quand vient la nuit pour que l’âme du mort puisse retrouver sa maison et que les défunts aillent séjourner chez eux le temps de la fête.


C’est une salle publique de réunion. Dans la région sinistrée, de nombreux bâtiments ne sont pas encore restaurés.