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Le Jardin des âmes - Sylvie Reymond-Lépine

jeudi 27 novembre 2014

LE JARDIN DES ÂMES

Quels réservoirs de roses, de fuchsias, de lilas blancs et mauves fallait-il avoir à
sa disposition pour que le souvenir de leur floraison, de leurs multiples senteurs,
puisse illuminer l’être anéanti et sur lequel venait de tomber inexorablement
l’annonce de la mort distillée au goutte à goutte ?

Évoquer « les petites gentianes bleues qui poussaient sous les cyprès nains à ras
de terre1 » comme lui à présent, « les chardonnerets perchés sur les chardons
ployés, les marmottes regardant le monde d’un oeil luisant2 ». Entrer dans cette
région enfouie de la mémoire, se griser de l’odeur de la menthe aux feuilles vert
pomme tout comme celle des fougères échevelées dont les racines semblaient
être « des pieuvres entourant les rochers3 ». Mais ici les tentacules qui vous liaient
et vous broyaient étaient d’une tout autre teneur. Oh, ce rêve de jardin dans
lequel les tonnelles de roses succédaient aux cascades de pois de senteur. En ce
jour actuel tout était écartèlement et l’horreur omniprésente. De toutes ses
forces le prisonnier4 tentait de désassombrir le réel par l’évocation du paradis de
son enfance et par celle de toutes les étapes heureuses de sa vie dans les plus
beaux jardins du monde, là où la souveraineté des arbres apaisait son esprit.
« Je me réveillais alors dans le monde de la mémoire avec le souvenir précis de
tout ce que j’avais connu. Je regardais défiler les paysages…5 » teintés de bleu et
de vert, les lacs italiens aux rives ourlées d’hortensias roses, la Toscane bardée de
cyprès noirs. « Je m’enivrais d’irréel6 » « Pas un jardin qui ne vaille celui de la
pensée », lui avait souvent murmuré son père et, si « le ciel est au-dessus de
l’homme, l’esprit est au-dessus du ciel », ajoutait-il, citant Léonard de Vinci.
Ainsi Georges Cantacuzène en perpétuelle chute libre ne survivait dans cette
geôle aux murs couverts de moisissures que par le souvenir des parcs merveilleux
de son enfance. Comme était douce à son coeur l’évocation de sa main glissée
dans celle de sa mère. Moments rares, le plus souvent c’était dans celle de sa
nourrice. Mais les jardins traversés étaient les mêmes. C’était eux qui à jamais
avaient dessiné le profil de son imaginaire où prendraient place goût, jeux de
couleurs et lignes d’harmonie dans les peintures que plus tard il réaliserait et dans
toutes les chapelles qu’il édifierait en Moldavie et en Transylvanie, au cours
de sa vie.

À Vienne, des fenêtres de l’appartement où il vivait enfant, avec ses parents,
« on voyait, par-dessus le mur, les grands arbres du jardin botanique7 » qui
bordait lui-même les terrasses fleuries et boisées du Belvédère.
« Que d’heures passées dans les allées et les sentiers qui serpentaient au bord des
tapis d’herbes et de fleurs à l’ombre des grands arbres qui poussaient isolés et
majestueux8. » C’est au jardin botanique que Georges Cantacuzène avait
découvert toutes sortes d’espèces dont la provenance exotique l’émerveillait.
Le Ficus carica, sous lequel il était dit que chaque homme pouvait rester sous son
ombrage sans qu’aucun autre vienne l’inquiéter. L’Abies pinsato, sapin d’Andalousie
au feuillage blanc bleuté, l’Aesculus pavia, dont les belles fleurs rouges lui
souriaient dès le mois d’avril de toutes ses grappes et grâce auquel il pouvait
parcourir mentalement des arpents entiers de territoires lointains d’où l’arbre
était originaire.

Les noms de tous ces États d’Amérique devenaient des notes trépidantes qu’il
s’amusait à égrener et à chantonner. Comme il était éclatant, soudain, le souvenir
de ce beau rouge carmin, les blancs lumineux des gardénias. Dans sa cellule atrophiante

Georges Cantacuzène pensait sans cesse au Jardin des supplices, dont il était à présent le sujet et la proie. Comme il avait pu se délecter jadis de ces pages
vénéneuses... « Là, un Stephanandra exhibait son feuillage paradoxal précieusement
ouvré et dont je m’émerveillais », disait-il, « qu’il passât par toutes sortes de
colorations depuis le vert paon jusqu’au bleu d’acier, le rose tendre jusqu’au
pourpre barbare, le jaune clair jusqu’à l’ocre brun9 ». Ailleurs des pivoines
tendaient « d’immenses calices rouges, noirs, cuivrés, orangés, pourprés, tout
comme les eulalies géantes dont les feuilles ondulaient pareil à des peaux de
serpent lamées d’or…10. À demi-recroquevillé, dans une position intenable, il ne
pouvait effectivement ni s’allonger complètement ni se tenir debout, Georges
Cantacuzène se remémorait le poème de Goethe qu’il avait pu lire maintes
et maintes fois sous la toison dorée du Ginkgo biloba :

La feuille de cet arbre qui de l’Orient
est confiée à mon jardin
offre une séduction cachée
qui charme l’initié
Est-ce un être vivant
qui s’est scindé en lui-même
sont-ils deux qui se choisissent
si bien qu’on les prend pour un seul ?
Pour répondre à ces questions
je crois avoir la vraie manière
ne sens-tu pas à mes chants
que je suis à la fois un et double ?

Georges Cantacuzène, dans un total isolement, avait perdu peu à peu toute
notion du temps. « Je vivais de ma propre substance, c’est-à-dire de mon seul
cerveau et de rien d’autre », écrivait Dostoïevski à son frère, enfermé lui aussi
dans une situation analogue, mais à une époque plus lointaine. Par moments,
à travers les fentes des planches de bois qui obstruaient la minuscule fenêtre du
cachot, Georges Cantacuzène, quant à lui, pouvait apercevoir des morceaux
tronqués de ciel bleu. Aussitôt c’était une nouvelle image de son paradis perdu
qui resurgissait devant ses yeux à demi clos. « J’ai vu un long cou incurvé
jaillissant d’une robe de plumes blanches. L’oiseau fit clapoter l’eau claire et
battre ses deux ailes gigantesques pour s’élever alors dans les airs. Le cygne,
soudain, ne fit plus qu’un avec le ciel10. »
Comment survivre dans ce terrible et douloureux cloaque ? Au plus sombre de
son noir désespoir le prisonnier avait eu cette pensée de bien pâle espérance :
Si sono rose, fioriranno 11.

Sylvie Reymond-Lépine
Sainte-Eulalie-en-Born / Lentigny, octobre.

–––
1, 2, 3. Ella Maillart. Parmi la jeunesse russe. De Moscou au Caucase, 1929. Payot et Rivages, 2003.
4. L’architecte Georges Cantacuzène a été arrêté en Roumanie le 26 avril 1948 et transféré au fort 13 Jilava, puis à la prison de l’Aïud, dans le département des zarcas (niches), où il a été condamné à l’isolement total durant de nombreux mois.
5, 6, 7, 8. Jean-Michel Cantacuzène. Une vie en Roumanie. De la Belle Époque à la République populaire, 1899-1960. L’Harmattan, 2011.
9. Octave Mirbeau. Le Jardin des supplices. Poitiers, Editions du Lézard noir, 2012.
10. Patti Smith. Just Kids, Denoël, 2010.
11. Dicton italien : « Si ce sont des roses elles fleuriront. »

Passage d’encres III - n° 2 - 4e trimestre 2014 - issn : 1271-0040.

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