Accueil > Passage d’encres III, revue en ligne > Exils de mon exil (extrait) - Sanda Voïca

Exils de mon exil (extrait) - Sanda Voïca

dimanche 5 avril 2015

EXILS DE MON EXIL

(Extrait)

Troquer la poésie

J’écris après plusieurs heures de contemplation de l’inframince de l’inframince du désir, lame fine, lisse, de lumière, tombée dans le gris-noir, fin aussi, de - de quoi donc ? Je ne l’ai pas dit, une inexistence pleine, consistante, faite de mots qui attendaient d’autres mots, les miens, pour que la lame du désir soit soulevée, vers un toit aussi noir, gris, consistant, et pas haut du tout, plutôt plafond, d’une chambre sans parois ; pour que la lame soit pleinement mise en évidence - éblouissante ? aveuglante ? Le saurai-je un jour ?

La lame fine, lisse désir, couchée dans les eaux denses, noires du non-écrit a bougé, s’est renforcée, est devenue plus consistante, plus grossière et plus… impure – une sorte de hache aiguë, une pointe solide orientée vers moi, et vite pointée entre mes seins, menaçante donc… Que faire maintenant, quelle attitude prendre ? Avoir voulu l’écrire l’a rendue si dangereuse ?

« Troquer la poésie ». La traquer aussi. Traque qui traque. Mission qui accomplirait cette autre tâche, secrète et évidente : une fois publié, ce poème deviendrait aussi une lame de lumière, presque engloutie par les eaux noires-grises des différents lecteurs. Dans une attente sans attente, pour retrouver d’autres lames de la même nature : de l’inframince de l’inframince du désir.
Ceci est une vision à la William Blake – et que j’appelle « exil de l’exil ».
Et de quel désir s’agit-il ? De celui, essentiel, qui tient vivant et joyeux – vrai. Approchant de très près le désir sexuel, mais asymptotiquement seulement : il reste toujours une marge inatteignable – le tuteur spirituel de ce désir physique, car il s’empare de mon corps, vertigineux – à la fois le creusant et le remplissant aussitôt. De quoi donc ? De cette nécessité même, du vide et du plein, sans arrêt. C’est pour ça que je l’appelle « exil de l’exil » : jamais assouvi, toujours assouvi, ce désir ne fait que me mettre hors de moi au moment même où je suis le plus près de moi, plus que jamais en dedans de moi. Dedans et dehors simultanément, et avec une intensité qui me fait muer et me mouvoir. Transformée en une étoile, de celles que Dante invoque lorsqu’il dit « l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ». Il ne faut pas croire que j’écris parce que je désire… l’envie, ni parce que le plaisir s’empare de moi. Non : leur simultanéité est à concevoir, dans cette union intense et intensifiée du désir et de l’écriture. Comme horizon : atteindre cette lame fine, de lumière, lisse, que je vois depuis plusieurs jours… Ça recommence, ça continue…

Passage d’encres III - n° 4 - 2e trimestre 2015 - issn en attente.

Portfolio