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Appartenir à une langue - Piet Lincken

vendredi 13 février 2015

APPARTENIR À UNE LANGUE

Par Piet Lincken

Il y a, fondamentalement, une appartenance à la langue que l’on manie, écrivain ou non, c’est-à-dire un point de vue sur le monde qui est intrinsèquement lié à sa langue maternelle. On ne peut échapper de prime abord à ce conditionnement. Pourtant, à y remarquer de plus près, lorsqu’un enfant grandit dans un environnement bilingue, et parfois même multilingue, l’on approche un état d’être enrichi, ou du moins un possible basculement d’une perception à une autre, un peu comme celui ou celle qui s’exprimera par des arts différents et maîtrisés (écrivain et compositeur par exemple).

Ainsi, s’offre la possibilité d’être à la fois soi et autre, d’une jumellité ou d’une multiplicité de soi qui s’ouvre à la multiplicité du monde. Il me semble donc que parcourir des langues différentes est un peu comme s’exprimer dans des disciplines différentes. Car, au fond, cela ne remet pas en question la notion d’identité, la notion ’d’appartenance’, si chère aux nations à forte démographie et qui ont fini par imposer à l’intérieur d’eux-même une colonisation du dedans, la partie la plus forte dominant les plus faibles ; cette notion d’appartenance peut prendre une dimension bien plus vaste, comme celui qui se sentirait à la fois de son village, de sa région, de l’Europe...Retour ligne automatique
Ainsi, que ce soit dans l’écriture mais aussi dans le domaine politique (et historique), s’opposent les tenants de l’unicité, de la pensée unique, de l’hégémonie pour finir, hégémonie souvent inconsciente pour celui qui s’impose mais durement ressentie par les "différents", et les témoins de la multi-culturalité, d’une idée fédérative des différentes composantes d’un être ou d’une société.

La France se tient clairement dans le premier groupe, d’une nation construite sur la domination du français sur les autres parties constituantes de l’Hexagone, de l’Ile de France sur les régions, et, par conséquence, sur toutes les colonies qu’elle a soumises. Cette intégration de l’ensemble de ses parties sous un couvercle unique se retrouve à tous les niveaux, tant au niveau bien sûr du fonctionnement de son État, ce qui, ici, n’est pas l’objet mon propos, qu’au coeur de l’être. Puisque s’enfermer dans des frontières rigides de sa langue méconnaît les territoires au-dehors, puisque ne manier que sa langue appauvrit son langage car ne le ressourçant pas (en comparaison, quelle immense richesse inventive des pays africains !), puisque ne percevoir le monde que par le prisme de sa culture, alors quelle liberté, quel vent frais lorsque l’on ouvre les fenêtres vers l’ailleur !

Combien d’exemples, et d’exemples récents, d’auteurs venant d’autres langues et écrivant brillamment, ressourçant la langue, dans un français étonnamment neuf ? Combien de français ont-ils laissé dans la littérature mondiale des oeuvres écrites dans une autre langue que la leur ?

Et puis, dépassons même l’usage à proprement parlé du langage. Car la pensée peut aussi évoluer sur un terreau, au-dessous même de la langue maniée, d’une appréhension du monde "étrangère". Celui qui écrit en français alors qu’il est roumain va, inconsciemment, passer dans sa langue d’arrivée une tournure, une perception de la réalité, qui vient du roumain. Du coup, et nous avons de nombreux écrivains du passé en Belgique qui écrivaient en français, langue de la bourgeoisie, mais avec un climat, une chair flamande (Rodenbach, Ghelderode...), du coup sa propre écriture miroite d’originalités étranges, de résonances lointaines, de réminiscences. Ainsi, « qu’est-ce qu’appartenir à une » dépasse la langue elle-même, et devient un enjeu culturel, fait de détails, d’angles d’approche, de sensibilité – de la même manière que celui qui compose et peint, passant dans sa peinture des éléments musicaux, ryhtmiques et donnant à sa musique des couleurs et des lignes (je pense à Messiaen qui a su exprimer, dans le soubassement de son langage musical propre, un éclairage particulier sur l’Inde).

Nous avons donc tout à gagner, tout à «  » et à partager, de sortir de sa coquille de départ et de s’arrêter un instant sur ce qui constitue notre langue (on verra là l’immense humus qu’est une langue, de mots venant de partout et malaxés – ce à quoi des institutions monolithiques et académiques s’opposent souvent) et de comprendre qu’aller vers l’ailleurs, autant qu’aller au centre de soi, est l’élément premier de l’acte créateur.

(2008)

* La Frontière : écritures et transfert, actes du colloque.
Textes d’Yves Boudier, Véronique Breyer, Jacques Broda, Pierre Drogi, Jean-Pierre Faye, Piet Lincken, Clothilde Roullier, Bernard Schürch (Suisse) et Patrick Suter (Suisse). Image de couverture : Eric Vassal. Romainville, Passage d’encres, coll. Documents, 2009.