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Bus de nuit - Christiane Tricoit

mercredi 11 mars 2015

BUS DE NUIT

Une nuit, de retour d’A., célèbre pour son festival de BD, par le TTGV, qui avait ce jour-là plus d’une heure de retard, j’arrivai à la gare de l’Ouest, sur le point de fermer. Sans liquide pour prendre un taxi et ne voulant pas en tirer à un DAB vu l’heure tardive, je me dirigeai vers la station de bus toute proche. Je cherchai le N120, qui passe par le Nord-Est, mais, voyant très mal, ne le trouvai pas. J’avisai alors un 996 vide, toutes lumières éteintes, dont le chauffeur attendait l’heure de départ sur le marchepied. Je lui dis Bonsoir, il me répondit Bonsoir.
Je lui demandai s’il passait par la porte des L. Il me répondit Oui, mais je rentre au dépôt. Il accepta de m’emmener. Je montai et m’assis tout à l’avant, à une place d’où je pouvais éventuellement le surveiller.

Il ralluma toutes les lumières et me demanda d’où je venais, ce que je faisais, etc. Il avait de la conversation comme dit. Je restais évasive. Il me fit remarquer qu’il avait accepté de m’emmener car je l’avais d’abord salué avant de l’aborder. Les gens étaient plutôt mal élevés à notre époque, ce dont je convins aisément. Il démarra peu de temps après. Entre-temps, trois personnes en avaient profité pour monter derrière moi mais elles redescendirent peu de temps après.

Le chauffeur du bus roulait très vite, tant et si bien que nous arrivâmes en vingt minutes à peine à la porte des L. – il n’y avait plus de bus de correspondance à cette heure-là. Je lui demandai de rester dans le bus jusqu’au dépôt, qui se trouvait à un quart d’heure à pied de chez moi. Il accepta, éteignit toutes les lumières, mais bifurqua brusquement vers le périphérique Nord. Médusée, je lui fis remarquer que ce n’était pas du tout, mais alors pas du tout, la direction du dépôt et lui précisai au cas où que je connaissais très bien le Nord-Est pour l’avoir sillonné maintes fois en scooter. Il se mit à rire, me demanda si j’avais peur. Je lui répondis que non, vu mon âge plus que canonique, mais en mon for intérieur je me demandais comment tout cela allait finir. Alors il me dit Ne vous inquiétez pas, je passe prendre un collègue.

Il pleuvait. Les essuie-glaces balayaient les vitres du bus à un rythme effréné. Le chauffeur du bus roulait maintenant très vite sur le périphérique Nord, dont les lumières m’aveuglaient. Il prit la première sortie, entra dans la ville de P. et finit par s’arrêter devant un arrêt de bus plongé dans le noir d’où surgit un grand Noir baraqué vêtu d’une veste en cuir noir que je n’avais d’abord pas vu à cause de la pluie incessante. Le Noir monta sans un mot, se plaça près du chauffeur du bus, avec qui il se mit à parler à voix basse, sans doute pour que je n’entende pas. Ils avaient l’air de très bien se connaître.

Le bus continua plein est vers la zone industrielle par la sinistre route de NLS. Interminable. Il arriva au carrefour du JunkFood, ouvert 24 h/24 h 7 jours/7 et remonta le long des carrières. Il circulait pas mal de rumeurs à propos de cet endroit à la végétation dense, et peu de gens s’y aventuraient de jour et encore moins de nuit. La pente était raide, on ne voyait pas grand-chose. Le bus arriva en haut de la côte, juste avant la place C. Le chauffeur me déposa au coin de la rue Vve A., pas très loin du dépôt, et me salua d’un grand éclat de rire. J’étais presque arrivée.

Christiane Tricoit

*

Romanville avant le métro :
• Film de Benoît Villé, tourné dans la cour de Passage d’encres, à Romainville (2011).
Avec Guillermo Pisani, écrivain en résidence [Région IDF] ; la Compagnie du Théâtre déplié (Adrien Béal, dir., Thomas Moreno et Angélique Zaïni) ; François Le Cornec, Roxane Maurer [+), Christiane Pawelack, Simone Prouvé, Claudine Riou, Marie-Thérèse Riou et Jean-Claude Saint-Riquet (atelier d’écriture) ; Lydia Belostyk (photos) ; Christiane Tricoit (coord.).
. Photographies de Lydia Belostyk, avec des extraits du film de B. Villé.

Passage d’encres III - n° 3 - 1er trimestre 2015 - issn en attente.