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Retour à R.

dimanche 12 avril 2015

Cidessus, © Léonie Schlosser. Le Relief de l’Est parisien (département de la Seine-Saint-Denis), 2012 (détail, couverture du n° #02. « D’insolites jardins, Passage d’encres II, 2012.
Ci-dessous, © Simone Prouvé.

Lors de notre dernière visite à Simone Prouvé, à Romainville, celle-ci nous a montré trois de ses tissages récents, ainsi qu’un travail en cours sur le plus grand de ses métiers à tisser, à partir duquel a été construit son atelier – une réédition d’un de ses tissus pour des meubles de Charlotte Perriand. On a regardé ensuite des photos récentes, dont certaines ont été prises pendant Des livres en Guern I (2014), rencontre pendant laquelle elle a exposé plusieurs tissages au moulin de Quilio1.
En plus de tisser, Simone Prouvé photographie toutes sortes de choses depuis son adolescence – le premier de ses Leica lui a été offert par son père, Jean Prouvé. Matières, habitats précaires, friches industrielles, graffitis2... Des milliers de photos numérotées et rangées dont la plupart mériteraient une grande exposition, à Paris ou ailleurs.
De l’autre côté du mur de son jardin, un nouvel immeuble beigeasse a remplacé le grand terrain planté d’arbres : plus de soleil l’après-midi. Une phrase revient chez elle comme un regret : « Il ne faut pas se faire d’illusions : à 3 kilomètres de Paris... »

Romainville... La ville avait du charme quand on s’y était installés il y a plusieurs années avec son relief escarpé3, ses fermes et tenures maraîchères en centre-ville4, ses anciennes carrières de gypse recouvertes de végétation et ses jardins ouvriers dans les Bas-Pays... Raymond Mondet cultivait alors 4 hectares derrière le château des Ségur, qui a délibérément été laissé en ruine. Robert Clément, ancien maire communiste, devenu par la suite président du Conseil général de Seine-Saint-Denis et dont la politique a été taxée de « misérabilisme » par l’équip qui lui a succédé, avait défendu ces espaces verts contre un promoteur qui déjà les reluquait et dont les quelque 60 hectares constituent désormais la Corniche des forts, en cours d’aménagement. La ville se densifie, et de façon assez disparate : immeubles façon Nouvel-Quai Branly, néo-haussmanniens, etc., avec profusion de lofts. Une copie de colonne Morris et une autre de kiosque parisiens sont venues ponctuer cet « embourgeoisement urbain » (gentrification).
Quelques bémols, cependant, apportés à cet avenir radieux par deux associations, petits pots de terre tenaces finalement gagnants, par ex. : l’Arivem contre l’usine de méthanisation et l’ASVR contre Le Grand Ségur, résidence prévue en face de l’église (classée) de Brongniart.

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Retour vers la gare Montparnasse par le 96, qui traverse toutes les strates sociales depuis la porte des Lilas. En bas de la côte, au métro Couronnes, se côtoient encore, apparemment pacifiquement, les différentes communautés. Quelques « marcheuses » chinoises racolent discrètement aux abords du marché de Belleville. Après la Maison des métallos, tout change : plus on descend, et plus ça devient chic, hype. Le BHV, ancien paradis des bricoleurs, est devenu un magasin de luxe. La rue de Rivoli = la rue de Rennes = couloir à vent. Place Saint-Sulpice, beaucoup de monde devant la vitrine d’un chocolatier meilleur ouvrier de France. Perec a-t-il enfin épuisé ce lieu ? Dans la rue de Rennes, des hommes et des femmes plutôt jeunes coiffés à la half-hawk (« demi-faucon »), mèche haute sur le crâne rasé d’un côté, parfois des deux côtés. La barbe de trois jours date désormais pour les hommes et tend à être remplacée par la barbe longue hipster, genre intello bouseux. Pour qui votent-ils, s’ils votent ?

Ch. Tricoit

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1. Film réalisé par Pascal Vimenet (dvd) et vidéo de Louis-Michel de Vaulchier et Christiane Dujon à partir de cette rencontre pour laquelle flottaient les kakémonos de Vincent Rougier, éditeur et artiste (vidéo de Martine Rousseau).
2. Certaines de ces photos ont été publiées dans le n° # 02. « D’insolites jardins », de Passage d’encres (2012), et dans Romainville. Avant le métro, collectif, résidence de Guillermo Pisani (2010-2011, soutien de la Région Île-de-France), Passage d’encres, coll. Trace(s), 2011.
Lire aussi Romainville. Avant le métro - Simone Prouvé et voir le film de Benoît Villé, photographies de Lydia Belostyk, tourné dans la cour de Passage d’encres, à Romainville, avec la compagnie du Théâtre Déplié, dirigée par Adien Béal : Thomas Moreno et Angélique Zaïni, comédiens, et les participant(e)s à l’atelier d’écriture dirigé par G. Pisani : François Lecornec, Roxane Maurer (+), Christiane Pawelack, Simone Prouvé, Claudine Riou, Marie-Thérèse Riou et Jean-Claude de Saint-Riquet
3. Voir, ci-dessus, la maquette de Léonie Schlosser.
4. Mentionnées par Paul Louis Rossi dans Les Nuits de Romainville (éd. Le Temps qu’il fait, 1998),

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