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Bestiaire en vrac - Jean-Claude Montel

mardi 14 avril 2015

BESTIAIRE EN VRAC

(Extrait)

... Quand j’ai reçu votre premier dessin,
demain était déjà là depuis des mois et
même des années. En inaugurant ces
promenades autour du lac de Vincennes
j’avais su aussitôt que je tournais autour
de l’avenir comme dans un hôpital
accompagné par cette berceuse idiote :

Dans la durée avec du temps à
rompre dedans
l’œil vide –
Âme
sans visage
Motus
comment se déprendre
de soi
se défaire
des morts puis
les amis puis
les ennemis
cèdent à leur tour
tout est
à moi
je n’ai plus rien

Le vide était là depuis toujours, mais
dehors. Maintenant il est entré. Qui
l’a laissé entrer, qui lui a permis de
me traiter comme un écureuil en cage ?

Après la catastrophe le vide-Âme ne
peut être représenté (approché) et
ne pèse rien ou que plume détachée
d’une aile en suspension.

Après ?
Encore moi – si peu – monte, descend,
marche, titube et tâte tous ces monstres
minuscules sous le ciel béant pour
saturer tout ça. Dérives improductives.

C’est alors que j’ai reçu votre canard
en forme d’hélice – cou coupé mais
toujours vivant.

Cela m’a rappelé le cygne de Vincennes
aperçu au loin dans la foule
si proche soudain
seul être vivant du troupeau…

Et vous prévenir que c’est aussi sans
issue dans ce corps animal
animal torturé
Bing bing sur la tête morte
Après ?
Tout continue dans un parc de banlieue
comme à l’hôpital dans cette
surabondance du temps qui manque.
Pourrissement. Ennui.

Il rend la sorcière responsable, celle qui
s’asseyait dans la rue – par qui le déluge
arriva.

C’est dans cet abandon que j’ai reçu vos
pavots et coquelicots broyés et un
chapeau breton aux moustaches
nietzschéennes – comme si la vie ne
pouvait plus être présente que dans
l’animal.

Après, avec d’autres bovins, ou peu
après quelques grenouilles, j’ai compris
le tutoiement autour du préau.

Car je n’avais rien fait d’autre que d’effacer
le genre humain – Me voici en effet
foudroyant les arbres fracassant les murs
laissant le pré jonché de corps un à un
dépecés les visages déchirés – Me voici
aussi en petit-saint exterminateur de
cette saloperie scriptura manu – Me voici
encore en bouffon coprophage de Sam
(à cheval ou) en sabots devant vos
goules et les couilles de toro dans la
bouche d’Hélène hilare – en souvenir
d’une corrida avec une fleur de sperme
blanc à la braguette… Sous cette lumière
dans le déshonneur il se souvient de son
sexe dans le miroir mais pas de la main
qui le fait jouir.
Près du cours bouillonnant de la
Garonne au parfum entêtant.

L’inceste dans la langue mère avale ton
sexe à la petite cuillère sans limite : du
médiocre au pire. L’éventail hirsute de
basse-cour.

C’est alors que tout s’est précipité de
foirades en répétitions par l’empilement
des matières. L’habitude de pourrir
l’écrit a tourné en vinaigrette dès le
réveil. C’est à peine torché – tout à vrac.
Il suffit de touiller : barbaque, rognures,
terre, crin, cheveux, foutre.

Oui, les fesses en sueur de sainte
Thérèse (ses yeux plissés tenant en respect
son désir du taureau furieux) mais
s’offrant docile la liqueur du Minotaure.
Pauvre Colomb chassé de l’arène pour
le paradis fesse à fesse sur le très ancien
pré du très vieux village-sur-rivière où le
chevesne foisonne entre deux rives entre
elle et lui et toi et moi entre la page la
peau et la terre. C’est tout à fait familier
un peu idiot forcément obscène.
Des giclures d’humeurs sur la portée
encéphale avec travers de porc dans l’assiette.
Tous les battements de paupières
de la sainte-nitouche l’accusant : ce
devrait être interdit ainsi de dépeupler
radical sans regret tout fracasser pour
quelques conchiures et un bouillon de
sperme et d’eau. Le désordre sans
repentir ni beauté. Tu réponds calmement
laissons ces griffonnages de
traviole.

Quand le petit exterminateur prend
le visage de la très sainte Prostituée.
Son corps son langage. Il l’exhibe,
la déshabille.
Me jette aux chiens.

Oublie le vide-Âme le pourquoi de ta
venue et considère que le cheval et le
chapeau de Nietzsche ne sont qu’une
extension du paysage mental que tu
peux chevaucher en pyjama avec les
mots des autres qui t’appartiennent
aussi : c’est notre singulier pluriel. Tu les
dessines ou les broies pour faire de la
couleur. Garonne bouillonneuse blanche
et verte parfums entêtants des fleurs et
vins fins. Notre antéfixe.

Tes lettres tombent bien parce que
j’avais aussi un projet imprévu.
— Mais Dieu te voit !
— Et moi je vois ton cul. Ça t’en bouche
un coin !

Because cette campagne aux animaux,
aux demi-saintes et demi-dieux que sont
ces morceaux bovins viandes femelles
culardes 1er choix dans le petit cahier
d’écolier comme un gant de toilette rayé
bleu et blanc devant le miroir et ses
fesses ses seins de rênes en sueur le cou
gonflé des oies bavardes « ¿Qué te gusta
en este jardin ? »
, maison très belle où
TOUT deviendrait lisible joues de porc
confites et vin jusqu’au cul fendu
d’Europe faisant du toboggan sur le toit-
Picasso (Ator qui s’en dédit !) quand de
la cuisine la Flamenca crie j’ai faim ! en
portant prestement la main à son cou –
couic ! Mon petit canard se mouche : je
pleure pas je mouille. Et maintenant
oust ! dehors les enfants. Après ça, ceinture
 ! Le gant retourné rayé : supposons
que la main s’est souvenue de la discipline
du taureau et de l’arène, mais en
vrac et sans pouvoir « démêler ce qui
provient de l’intelligence, de l’œil, du
cœur ou de la main ».

Jean-Claude Montel

Passage d’encres III - n° 4 - 2e trimestre 2015 - issn en attente.