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Ailleurs - Michelle Labbé

dimanche 21 juin 2015

AILLEURS

Cirque du Condor
Les poches d’aujourd’hui sont pleines d’ailleurs. Les pas remplacent ce qu’on ne dit pas.
Dans les reins, dans les pieds, des itinéraires jamais avant tracés. Des bivouacs dans la tête, dans le roc : Cirque du Condor (Pérou), encerclé des murailles et glaciers de l’Ausangate, chevaux et lamas déchirant les lichens sous la neige, au loin vigognes brumeuses sautant les précipices. On piétine pour se réchauffer aux flammes de crottin et kérosène montant vers le ciel opaque. Le cuisinier qu’on appelle Mama, pour un anniversaire, prépare des grillades, des frites et du gâteau au chocolat. L’eau bout à 80 °C, l’huile a du mal à finir le cœur des frites et la crème au chocolat ne parvient pas à couler.
On attend que le condor vienne étendre ses ailes sur le peu de jour qu’il reste. Puis, perdant le souffle, on danse avec les bergers au nom des divinités incas. Tambours. Accordéons. Hululements des chiens errants. Hennissements des chevaux effrayés.

Ladakh
Le Ladakh est une région désertique de l’Inde, en plein Himalaya. On parvient à la capitale Leh, dans un engin coulant ses ailes entre les parois du corridor montagneux, comme dans les vignettes de Tintin, atterrissant à vue sur le seul plateau grand comme deux terrains de sport.
Nous tenions absolument à semer le quotidien.
Mais il arrive que ce qu’on cherche au lointain soit dépassé par ce dont on ne se doutait pas, que l’on soit effleuré par l’infime, que ce soit l’imperceptible qui devienne le mémorable.

Nous montons, descendons, de la en la, puisque là bas, au Ladakh, le col se dit le la, scrutant chaque matin le mouvement des nuages qui éteignent les glaciers, et le sentier à flanc de muraille qui trace ses entrelacs et se dévide comme pelote d’heures sous nos pieds, devant ou derrière les yacks velus, plombés de nos bagages.
Sueurs ! Ahanements, à la limite de l’asphyxie, altitude 5 000, pour prouver et éprouver, quoi ? la vie… Tandis que les nuages de mousson s’enfuient de l’autre côté des crêtes.
Le long du précipice, sur le sentier crayeux soyeux, à peine large pour 2 pieds, effondré par endroits, les yacks, d’un coup de rein maximal, hissent leur charge, leur front bouclé rivé à la terre, leur bosse serrée sous le poids des choses.
Voilà le la, en haut, entre la pente que nous montons et la pente rêvée que bientôt nous descendrons.
Et la montagne enfin s’ouvre pour révéler au loin Tibet et Pakistan, dans l’air vif avare d’oxygène, avec les drapeaux de prière décolorés à l’oblique dans le vent.
Une rencontre :
Une vieille femme − le visage renversé, les paupières cousues mangées de soleil − dans ses jupes lourdement chamarrées, sous son bicorne de guingois, monte vers nous, éprouvant la muraille de son bâton.
Kiki sosso layalo  : Bienvenue au col, lui clamons-nous en ladakhi. Elle dit aussi Kiki sosso layalo, visage rivé au ciel, et poursuit son chemin ; maintenant, descend le long du précipice, rythmant sa marche de sa canne contre la muraille, lui assénant la pulsation de sa cécité et le pouvoir de ses secrets.
Elle s’efface dans un virage de la descente vers quelque invisible demeure.
Nous, harnachés de sacs à dos, reprenons le chemin, crapahutant, crapahutant longtemps le long des rocs chauves jusqu’au point d’eau convoité. « Certains préfèrent aller jusqu ‘au bout du monde, dit Joyce, plutôt que de se traverser eux-mêmes. »
Une fois les yacks débâtés, abreuvés, les tentes montées, les reins reposés, les estomacs repus autour de la bougie entre les toiles du mess, tard le soir, nous sortons.
Les prunelles phosphorescentes des yacks oscillent, paissent le noir de la nuit.
La fraîcheur souffle entre les tentes l’odeur des lichens, du genévrier, l’haleine des bêtes.
Levant les yeux, par hasard − l’Occident n’habitue pas à interroger au dessus de soi − nous découvrons la couleur et le nombre stupéfiant des étoiles. Le ciel vocalise.
En raison de ce qu’il reste d’atmosphère et faute de lourdes fumées, elles brillent comme si elles avaient été astiquées par une zélée ménagère, jaunes, rouges, bleues ou blanches. Esquissant des tracés que les plus savants nomment dans la houle parfumée : de Castor à Pollux, de la Petite Ourse à Bételgeuse, de Cassiopée à Pégase, hissant, vers l’infini du scintillement nocturne, les regards de vitraux et les visages d’albâtre d’agnostiques pèlerins.
Sur la Voie lactée, sillage de quelle barque ? on imaginerait une vieille nautonière aux paupières brûlées circulant ente les astres, nous montrant ce que nous ne pourrons jamais atteindre, le chemin de quelque la, le la des pensées fertiles, le la de la musique, le la absolu.

Kyoto
Pause. Quartier de Gion. Façade ornée de palissades de bois blond à claire voie avec des portes coulissantes, éclairée de lanternes de papier que finit un pompon. Des maïkos maquillées de blanc viennent et vont haut perchées sur leurs sandales depuis mille ans. La marche souffle en corolle la soie des kimonos. Les obis noués se dressent quand elles s’inclinent devant de plus âgées et le couchant baise alors frissonnant le triangle poudré de neige de leur nuque, sous le galbe obscur du chignon. Elles viennent et vont. On suit fugitivement sur l’étoffe brodée un sentier ourlé de pivoines et chrysanthèmes, fuyant vers les montagnes parfois un peu froissées. On se perd à l’horizon au point lancé, d’émeraude, de pourpre et d’or. On se perd. Où et vers quoi cheminent elles sans cesse à pas étroits ? Itinéraires moirés de la soie ? Bitume de Kyoto sous leurs pieds délicats, le long des bambous et roseaux éteints aux rives véritables du canal ? Où la distance du dessin au dessiné, du reflet au reflété, de la conscience au rêve ? Du vivant de l’amour au ci gît à Gion ?
Des voitures laquées noires, chauffeurs figés dans le secret d’immaculées dentelles sur les fauteuils de cuir, attendent.
Et la geisha paraît enfin, dans des ondes d’étoffe blonde, de poudre blanche, entourée de la grâce empressée de ses maïkos. Apparition, dilution, dans l’ombre épaisse du jour achevé.
Tout près, le temple shinto à la porte carmin leur est dédié. Les esprits sont bienveillants, tendant leur corps de granit coiffé de tricot garance aux respectueuses salutations, souriant de loin comme de quelque étrange idéelle psyché.
Pulsions des hommes au crépuscule. Rêves des femmes dès l’enfance d’envols de grâces et d’amour. Marché ancillaire de danses masquées.
Il nous faut reprendre la voie lointaine esquissée sur les kimonos, pour ne rien savoir, pour filer tout droit, pour l’espoir d’une minute parfaite.

Michelle Labbé

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.