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Nosferatu 1996 - Christian Zimmer

samedi 8 août 2015

Ch. Tricoit. Nosferatu, d’après Murnau, encre (1996).

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.

NOSFERATU 1996

par Christian Zimmer

La fameuse phrase qui émerveillait les surréalistes – « Dès qu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » – ne figure pas, sauf erreur, sur la copie du Nosferatu de Murnau restaurée par la Cinémathèque de Bologne. De toute manière, il n’y a plus aujourd’hui ni surréalistes pour s’émerveiller ni rencontre avec les créatures de l’au-delà à redouter ou à espérer au détour du chemin.
Pour dire les choses autrement, l’horreur, pour l’homme aujourd’hui, n’est plus à venir, elle est derrière lui. Elle fait partie de l’Histoire. La poésie de l’horreur, quant à elle, s’en trouve dépoulillée de tout son lustre. Les fantômes sont, presque tous les soirs, au rendez-vous de nos écrans de télévision. mais ce n’est plus une aventure. ’est un élément, parmi d’autres, du confort bourgeois.
Nosferatu lui-même ne fait plus peur. L’horreur de sa maigreur n’est plus qu’une maigreur de l’horreur. Cette maigreur ne nous renvoie pas à l’irréalité, à l’immatérialité de ceux qui reviennent de l’autre côté de la vie, elle évoque des images qui appartinrent, qui appartiennent encore, à l’actualité : les rescapés des camps de la mort nazis et les victimes de la purification ethnique dans l’ex-Yougoslavie, les hommes, femmes et enfants de Somalie promis à la lente agonie de la famine. Le regard halluciné du vampire, ce n’est pas non plus le regard de celui qui a vu l’interdit, l’autre face de la réalité, c’est le regard de celui qui a vu l’incroyable, l’impossible réalité, et dont les yeuxne peuvent plus se fermer.
Que peut-il être, en définitive, pour le spectateur de 1996, ce pauvre spectre assoiffé de sang mais dont les morsures ne sont pas plus effrayantes que des piqûres de moustique et qui se dissout, s’efface au lever du jourpar la magie du trucage cinématographique sinon l’une des incarnations de notre mauvaise conscience de bien-nourris, de dormeurs, d’oublieux de l’Histoire et de voyeurs frivoles ?

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