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Le Cendrier - Jean-Claude Montel

mardi 18 août 2015

LE CENDRIER

Poydras Street, quartier des affaires – Nouvelle Orléans-Louisiane : 12 heures sur la dalle de ciment sous le principal building de verre noir à l’heure du déjeuner, comme partout aux Etats-Unis à la même heure, les hommes et les femmes, seuls ou en petits groupes, quittent leur bureau le temps d’un sandwich, d’un café ou d’un coca. De part et d’autre de l’entrée principale à double battant coulissant sont disposés deux bacs d’un mètre de diamètre environ remplis de sable servant de cendriers. La plupart fument dans la rue en marchant mais n’oublient jamais d’éteindre leur mégot dans le sable avant d’entrer.

Certains restent près du bac, parfois pour deux ou trois cigarettes d’affilée. Ces hommes et ces femmes réunis pendant plusieurs minutes fument en solitaires, sans s’adresser la parole ni se regarder. Quand ils ont fini une cigarette ils enfouissent le mégot longuement, méthodiquement. Généralement, la dernière cigarette n’est pas fumée complètement et sera abandonnée dans la hâte (dos déjà tourné au bac) à côté des autres, presque furtivement. Les fumeurs de cigare font les cent pas plus au large sans se mêler au rituel du « petit peuple » des fumeurs de cigarettes, qui semblent avoir particulièrement à cœur de venir planter leur filtre dans le sable, de l’enfoncer solidement, en tournant. Certains s’acharnent et s’attardent, semblant réfléchir ou tenter de déchiffrer le message du motif collectif en formation. Le plus souvent informe et chaotique, mais parfois strictement tracé et semé de centaines de bouts jaunes ou bruns disposés en lignes parallèles ou en ronds concentriques sur le sable écorché, piqué, percé : souillé par le sang noir des cendres. Pourtant, quel que soit le dessin de départ, à la fin de la journée la bac finit toujours par ressembler à ces fétiches africains criblés de clous.

Dans la touffeur de la Louisiane à l’heure du déjeuner des milliers de fumeurs hors des bureaux asonorisés et climatisés s’adonnent à une sorte d’exorcisme ou rituel de magie noire contre leurs collègues de travail ou leurs supérieurs : ils viennent là chaque jour à deux ou trois reprises leur boucler le bec, les brûler au visage ou aux mains, parfois même ils leur crèvent les yeux. Culte vaudou au grand jour dans le silence et le secret de l’interdit américain.

Chaque matin les bacs sont nettoyés et le sable soigneusement ratissé redevient un jardin zen miniature.

Jean-Claude Montel

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.