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Locarno 2015 : La Salamandre (Alain Tanner)

mercredi 26 août 2015

68e Festival du film, Locarno

LA SALAMANDRE (Alain Tanner)1

Ce film d’Alain Tanner2 débute par un coup de feu, provoqué par un fusil. S’agit-il d’un accident ? d’un meurtre ? On ne voit pas qui tue et pourquoi. Le film va se dérouler, et ce durant toute sa durée, sous ce sceau. Ce tir lancinera alors nos consciences.
S’agit-il d’abattre un ennemi ? une situation ? un système ? Charles mort ou vif3, autre œuvre du réalisateur, qui tordait le cou à la bienséance de l’ordre établi, n’est pas loin.. La Suisse des années 1970 , entre « ordre et désordre » (les deux plus grands maux selon Paul Valéry), est en proie, comme partout ailleurs du reste, à un capitalisme galopant dont le film va suivre le périple de l’une de ses victimes : la jeune Rosemonde.
Deux journalistes, Pierre et Paul, tels des apôtres, vont chacun à sa manière investiguer sur ce fait divers. L’un, Pierre, sur le terrain, l’autre , Paul, par tâtonnement cérébral empirique et déductif. Pierre souhaite rencontrer Rosemonde afin de l’interroger ; Paul, lui veut l’imaginer. C’est un poète qui aime vagabonder dans ses pensées.. « Paul aimait beaucoup le vent. Paul attendit deux jours , mais le vent ne vint pas. »
De toute manière, les deux chemins mèneront à la jeune fille. Se forme alors un trio à la Jules et Jim4 – Truffaut n’est pas loin non plus –, mais un trio bien moins sentimental que politique. Il s’agit ici d’éveiller en ce sens une conscience. Si Rosemonde a tiré sur son oncle en est-elle coupable pour autant ? Et aux deux jeunes hommes d’énoncer tous les rouages tout aussi criminels qu’elle a pu l’être. Ils sont pléthore « les patrons d’usine, les patrons de boutiques de chaussures, les mères des patrons de boutiques de chaussures, les bailleurs,l es inspecteurs de la défense civile avec leurs sections de défense spirituelle... » Avec son regard d’enfant perdu telle la Gulietta Massina de La Strada5, qui, telle Gelsomina, pourrait dire : « Je m’apprivoise très vite, je ne suis pas une minette », tout comme celle des Nuits de Cabiria6 qui fait confiance puis qui est prise au piège, avec sa volatilité poétique très Juliette des esprits7, Rosemonde vagabonde mais parfois douloureusement comme,a ussi, la Vittoria de L’Éclipse8, complètement désorientée dans le vide de la modernité. Pierre et Paul seront alors ses mentors, chevaliers protecteurs qui tenteront de lui offrir une liberté « dont la plupart des gens sont privés ». La sienne, raconte tristement Rosemonde, c’était de « fumer une demi-cigarette dans les toilettes, pendant la pause ».
Or les deux journalistes n’ont rien de professoral. Ils ne sont ni dogmatiques ni académiques. Leur balade, c’est la libre promenade à la Down by Law9 entre des personnages délicieusement hors normes qui s’énoncent chacun avec ses doutes. « Cela m’étonne que tu puisses avoir des doutes », dit Pierre à Paul, et celui -ci de répondre : « Moi j’en ai, mais d’une autre nature. » Rosemonde, elle, rêve ses désirs, sans bien savoir les énoncer, si ce n’est la nostalgie d’un voyage lointain au bord de l’eau, puis elle n’a « jamais revu la mer »..
Échapper coûte que coûte au moulinage de cette société de consommation qui broie ses ouailles. Paul, troublé, de décrire la salamandre, « joli petit animal venimeux de la famille des lézards qui ne craint pas le feu ». « La salamandre peut traverser les flammes sans se brûler . » Rosemonde, plus vibrante, plus forte qu’eux, simples Laurel et Hardy, comme la jeune fille les a surnommés... Serait-ce eux, les clowns perdus ? Et Rosemonde la force vive, son visage serein et rieur, se glissant dans la foule moutonnante ? « Moi , je ne reste jamais, les autres, eux, ils restent... »

Sylvie Reymond-Lépine
Locarno-Magadino,
24-25 août 2015

NOTES
1. Film suisse en noir et blanc, réalisé par Alain Tanner en 1971 avec Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis. Photographies de Sandro Bernardoni et Renato Berta, ce dernier à qui Bulle Ogier rendra hommage pour la manière dont il l’a si joliment photographiée.
2. Alain Tanner, réalisateur suisse, né à Genève en 1929. Avec Claude Goretta, il a fondé le ciné-club universitaire de Genève en 1951. Alain Tanner a réalisé : Charles mort ou vif (1969) ; La Salamandre (1971) ; Jonas qui aura 20 ans en l’an 2000 (1976) ; Les Années lumière (1981) ; Dans la ville blanche (1983).
3 . Drame en noir et blanc réalisé par Alain Tanner en 1969 avec Francois et Maya Simon, fils et petite-fille de Michel Simon.
4. Film en noir et blanc de Francois Truffaut réalisé en 1962.
5. La Strada, film en noir et blanc réalisé par Federico Fellini en 1954.
6. Le Notti di Cabiria, film en noir et blanc réalisé par Federico Fellini en 1957.
7. Giullietta degli spiriti, film franco-italien réalisé en 1965par Federico Fellini
8. L’Eclisse, film italo-francais en noir et blanc réalisé par Michelangelo Antonionni en 1962.
9. Down by Law (Sous le coup de la loi), film américain en noir et blanc réalisé par Jim Jarmusch en 1986.