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Pourquoi les îles ? - Yves Noël Labbé

jeudi 10 décembre 2015

POURQUOI LES ÎLES ?

À dire vrai, l’attente nonchalante du bateau m’a toujours porté à la rêverie quand je suis dans une île, une île qui fait île, à ma mesure, quand je peux en faire le tour à pied ou en vélo, périple entamé sitôt débarqué le matin, achevé le soir à la terrasse d’un café au bord du quai parmi ceux qui attendent le retour sur la terre ferme. Ah ! Voilà encore les mots qui embrouillent, qui disent sans dire que la terre des îles n’est pas une terre comme les autres ! Je me surprends à penser l’étrange de l’insularité en sirotant un Perrier avec M. sur le port, si petit. Car rien ne presse dans la plénitude de cette fin d’après-midi. Seulement attendre, attendre le bateau encore au large. Évanouie la fébrilité mal contenue des passagers du petit matin, à l’aller : l’île a de ces sortilèges ! Alors on s’y abandonne. Il finira bien par surgir, le bateau. Il balaiera d’un jet de sa gutturale et sourde corne de brume les esquifs égarés dans le chenal d’accès et introduira sa proue gigantesque dans le port, comme un adulte qui mettrait le pied par inadvertance dans une maison de poupée. Et le port se changera en maquette. L’idée est plaisante ! Et pourtant, chaque fois, je le sais, la même question surgit : mais comment fait-il pour entrer, et après pour repartir ?
Mais pour l’heure, savourons notre être-là.

Il n’empêche, cette envie des îles, elle tient à quoi, je vous le demande. Ne me dites pas que vous ne l’avez pas éprouvée à un moment ou à un autre, cette envie, non ? J’entends les objections : certains parmi vous ont renoncé à prendre le bateau pour les îles par crainte du mal de mer ou des eaux profondes, ou n’y ont jamais pensé par manque d’envie, tout simplement. L’avion, lui, ni maritime ni terrestre, est d’un autre monde : il ne pourra jamais aborder. Mais vous, les autres, pourquoi désirez-vous qu’un plan d’eau vous entoure : eaux douces et miroitantes des lacs, eaux courantes des fleuves, eaux écumantes et creusées des mers ? Pourquoi cette jouissance des corps dressés au loin sur les mers, ou campés immobile au beau milieu des lacs et des fleuves ? Pourquoi aimer cette clôture ? On connaît même des envies d’îles pour des lieux sans rivages – quel paradoxe ! – pour des îlots de sérénité cachés, pour des îles terrestres surgies du paysage, îles au milieu des blés comme cette Île-de-France. Paris en son centre y est déjà une île, une enceinte de bruit et de fureur au milieu des ondulations fertiles du pays d’eaux qui l’entoure puisque la Seine, l’Oise, la Marne, les petites rivières, les petits rus, toutes ces eaux ensemble l’enveloppent et dessinent cette Île-de-France qui fut jadis l’ultime territoire du royaume de France, un camp retranché dressé contre ses puissants vassaux.

Bon, mais ça ne dit rien du pourquoi de cette envie d’être seul, seul au milieu quand l’infini de la mer vous saisit de tous côtés, quand le regard se perd au loin en toutes directions ? Le plus troublant, c’est que l’envie persiste si on n’est pas vraiment au milieu, quand on perçoit un rivage au loin. Non seulement elle persiste, mais elle s’exacerbe. Car vous en conviendrez je pense, cette jouissance qu’on éprouve s’accroît d’autant plus qu’on reste à portée de regard du rivage qu’on a quitté. Alors quoi ! Serait-ce un défi à ceux qui s’y sont résignés, au premier rivage, qui se sont arrêtés net aux confins de la terre finissante ? Il faut bien se l’avouer, il est d’autant plus provoquant, obsédant, qu’il semble proche ce rivage qu’on vient de quitter. De quels tréfonds de notre cerveau ont-ils remonté ces sentiments qui s’entrechoquent, qui brouillent l’origine de notre désir, qui font du lieu de notre départ l’objet d’un défi à soi et aux autres : vous ne pouvez m’atteindre, j’ai pris mes distances cette fois, et c’est bien plus que des mots, vous le voyez bien, c’est une réalité, je me suis retiré.

Et qui n’a pas senti que le plaisir de l’île est d’autant plus grand qu’elle est petite, l’île. C’est que son existence est si fragile, surtout au milieu de mers ou de courants qui peuvent la dévorer à tout instant. Alors l’obsession peut faire son chemin, elle peut chavirer en désir irrépressible d’en faire le tour, de l’île, de se muer en sentinelle qui fait sa ronde, ou mieux en gardien qui s’est donné pour mission de la protéger. Alors en faire le tour, oui, dans l’exigence, minutieusement, sans omettre le moindre rocher, le plus petit monticule, la racine qui s’accroche pour résister au flot, la touffe de chardons bleus défiant le vent, les mousses et les lichens qui s’agrippent obstinément ; car il ne faut rien perdre. Et même si elle n’est pas fragile, l’île, si elle émerge, tranquille, des brumes d’un lac, il faut quand même s’assurer aussi qu’elle n’est pas une illusion, un mirage sur ces eaux si lisses qu’on ne saurait plus dire où est l’onde et où est la terre. Alors il faut se convaincre de sa consistance en l’arpentant, en la recréant inlassablement comme si elle risquait de s’évanouir hors du regard. Et pour peu qu’on soit seul, ou presque seul – pas facile, vous le savez bien, d’être seul, vraiment, dans ce monde surchargé et craintif – chaque ronde, chaque inspection du rivage en réclame une autre plus complète encore pour s’approprier, enregistrer, mémoriser le moindre détail, la plus petite faiblesse qu’il faudra défendre, et aussi les points qui résistent, ceux sur lesquels on pourra compter, qui n’auront pas de défaillance.

Mais à la longue ces rondes finissent par perdre leur raison première pour n’être plus que des pérégrinations. C’était à prévoir, bien sûr, chacun en conviendra. Les rondes finissent toujours par tourner en rond dans les têtes qui s’obstinent à chercher une réponse au pourquoi-le-tour, au pourquoi du désir de fortin, de rempart liquide enraciné dans nos subconscients qui oriente nos regards et nos pas dans ces circuits sans fin, inexorablement. C’est à se demander – vous ne pensez pas ? – si certains n’ont pas l’ambition folle d’être le géomètre, l’arpenteur de l’île, pour ne rien omettre ; et en voulant ne rien perdre de ces bouts de rivage, l’exigence tourne au compulsif, au déraisonnable. La seule voie de guérison pour ceux qui en sont là serait de s’immerger dans l’univers fractal car c’est une géométrie assez folle pour leur rendre la raison. Mandelbrot l’affirme : l’île a bien une surface, on sait la mesurer, mais son périmètre se perd dans les infinis méandres du rivage ; il nous échappe. Cet infini du rivage, ça ne l’a pas déboussolé Mandelbrot, car ils en ont vu d’autres les mathématiciens ! Des folies sorties des équations, des courbes malades : des « fonctions pathologiques » ont dit des académiciens ! L’un d’eux les a traitées de monstres, ces fonctions-là, c’est dire. Alors Mandelbrot s’est fait le promoteur d’une sorte de Croix-Rouge des mathématiques ; il a décidé de les sauver, ces fonctions abandonnées sur le champ de bataille algébrique. — Je vous ennuie peut-être ? J’y reviens aux îles. Donc pour lutter contre les disputes qui menaçaient l’orthodoxie mathématicienne, il a jeté un pavé, non pas dans la mare, mais sur la côte. Au diable le cul-de-sac des fonctions qui ont perdu leurs dérivées en route : mesurons ! Mais mesurons avec mesure, arpentons avec un instrument, un « pavé » dont on peut choisir la petitesse. Alors le tour de l’île retrouve sa mesure. Et c’est ainsi qu’on peut espérer guérir de la marotte du minutieux, de l’imperceptible, du dénombrement, de la crainte obsessionnelle de l’omission.
Et si malgré tout, au mépris de la certitude mathématique, certains persistaient dans leur folie enregistreuse, il faudrait, en étant bien conscient des nouveaux risques que cela peut engendrer, chercher à les sortir de l’impasse brutalement en mettant sur la table le cas des îles coralliennes, pour tenter de les dissuader d’aller plus loin dans leur voie sans issue. Car ces îles, ni rescapées minérales de la montée des eaux, ni traces tangibles d’une éruption de lave, sont l’étrange témoignage de la vie qui sort de l’eau. Et pas n’importe comment : elles s’inventent en anneau, l’eau les entoure et elles entourent l’eau. Alors l’obsession des rondes perd toute signification, car comment faire le tour du tour ?

Vous voyez, peut-être ne saurons-nous jamais le pourquoi des îles, mais on peut quand même chercher à en savoir plus, si vous voulez. Car c’est une vieille affaire, il semble, propre à faire remonter le temps. Celui des châteaux forts déjà, entourés des douves d’où naîtra l’île, puis une autre île, celle du seigneur en son donjon ; et tout cela desservi par des ponts-levis, ces accès amovibles ajoutés pour ne pas lui faire perdre sa qualité d’île, au château fort. Et ne pas oublier le chemin de ronde, évidemment, pour en faire le tour, on y revient au tour, c’est fatal. Et en remontant encore un peu, ne pas omettre la motte féodale, car si elle n’est pas entourée de liquide, elle s’affirme déjà comme l’idée d’une île, élevée qu’elle est par l’énorme surgissement de terre et l’accumulation du labeur de centaines de manants forcés à vivre en machines à pelleter pour venir à bout de l’obsession de seigneurs qui voulaient rivaliser avec les forces telluriques.
En continuant à remonter le temps, on ne pourra pas éviter les géomètres romains, les agrimensores, car quand il s’agit de délimiter les villes, les champs, de partager les espaces conquis, c’est toujours un problème d’arpenteur, voyez-vous, comme en Égypte d’ailleurs, on y revient toujours. Et le limes, la frontière, à l’origine chez les premiers Latins c’était un problème de possession : il s’arrête où, mon terrain, mon champ ? Alors les agrimensores plaçaient leur groma et faisaient émerger la propriété de rien, disons de rien d’autre que de leur instrument rudimentaire, et leur parole rendait sacré l’espace délimité par les bornes. Alors on faisait des libations, des offrandes qu’on enterrait au pied de ces bornes-là. Et on prenait l’habitude de faire le tour du champ comme on faisait le tour des enclos sacrés, pour le faire sien et l’honorer.
Et que dire des cités lacustres, puisqu’on ne sait que peu de choses sur elles ? Plantées au milieu de l’eau, elles sont îles protectrices quand on retire les passerelles, c’est l’évidence. Et on peut les imaginer ces femmes et ces hommes de ce temps-là, debout sur ces plateformes de troncs rugueux, yeux tournés vers le rivage, et ressentant cette jouissance d’être si bien protégés tout en étant si près de lui. Avaient-ils déjà pris conscience de cette étrangeté, du pourquoi-les-îles ? Avaient-ils déjà pressenti que tenir à distance les bêtes sauvages et les agresseurs n’était pas la seule réponse ? Faisaient-ils le tour de leurs cités des eaux eux aussi, en bonnes sentinelles entraînées dans ces rondes ? Comment le savoir ?

Car faire le tour, on le voit bien, c’est quelque chose qui revient toujours, les coutumes et les rites en regorgent, de circonvolutions. D’abord autour de ces cromlechs qui font naître le cercle propice aux déambulations et aux incantations. Viennent ensuite les circuits sacrés, les troménies, le Tro Breiz, les processions, la Fête-Dieu, et tous les Tours de quelque chose qui suivront un peu partout, ici rites païens travestis en foi chrétienne, là-bas pèlerins autour d’une pierre noire. On tourne, on tourne de tous temps et partout autour des stupas, dans les églises, dans les temples. La vie profane en est imprégnée, de ces rotations, des rondes enfantines au tournez manèges, des cercles de danseurs au Tour de France, au tour des îles. Même la langue s’en mêle, vous le savez bien, elle a ses tournures : le facteur fait sa tournée — C’est ma tournée ! — C’est ton tour ! — Si on allait faire un tour ? — Avons-nous fait le tour de la question ? — Ça commence à prendre tournure … On tourne autour du pot à en avoir le tournis. Les mots disent : sentinelle, prêtre, moine, pèlerin, athlète, danseur, bref : le devoir, la foi ou la joie. Mais il ne faut pas s’y fier, c’est derrière eux que se cache ce qui fait tourner les têtes, ce qui fait tourner en angoisse la peur de la mort annoncée, comme chez ces millénaristes qui ont peint sur les parois des chapelles des danses macabres, des rondes de mort.

Tourner, oui, mais comment ? Dans quel sens tourner ? Vous souriez ? Vous croyez que je ne suis pas sérieux ? Détrompez-vous, cette question taraude bon nombre de tourneurs. Faut-il suivre la trajectoire du soleil ? Ou bien celle de la Lune ? Ou encore la rotation de la voûte céleste ? Comment trancher, comment choisir ce qui représenterait le mieux le destin du monde, le manège des hommes pour boucler la boucle, c’est inextricable. Certains se veulent plus modernes, rationnels : il n’y a qu’à choisir entre le sens des aiguilles de la montre et le sens inverse, non ? Et de se voir en butte aux sarcasmes des adeptes du digital, de l’affichage numérique. Les plus savants suggèrent le sens de rotation trigonométrique, ou celui du vortex, mais rien n’y fait, on ne peut vraiment pas se mettre d’accord et, vous le voyez, on s’éloigne du fondamental, de ce besoin des hommes de tourner, car c’est bien cela qui nous intrigue, non ?

Mais voilà que le colosse attendu est amarré à quai. Une fois encore il a su se glisser entre les corps-morts et les pontons des plaisanciers. Ce passeur retournera bientôt vers l’autre rive, et l’île rétrécira à chaque tour d’hélice, remettant à plus tard notre questionnement. Et si le pourquoi-les-îles et le pourquoi-le-tour nous échappent, attardons-nous sur l’image paisible et immuable de l’enfant sur la plage. Il s’active avec sa pelle et son seau dérisoires pour bâtir son château, son rempart contre la mer, puis en fait le tour et finit par se planter au milieu du fortin en trépignant de plaisir et d’appréhension, car il sent bien qu’il lui faut défier la grande bleue qui va pourtant ravager son île. Pas découragé pour autant, il recommencera, comme les myriades d’enfants qui l’entourent ou qui lui succéderont, chacun persuadé que son île de sable, elle, tiendra.

Car il faut tenir.

Yves Noël Labbé