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Le Train

samedi 9 janvier 2016

LE TRAIN

« Le train ne peut partir que les portes fermées. »

Tel est le plus bel alexandrin de la langue française, dont l’auteur demeure à jamais ignoré. Nous avons notre tombeau du soldat inconnu, pourquoi n’existe-t-il pas une gare du poète inconnu ? Petite consolation : son vers a été inscrit dans des milliers de wagons et lu par des millions de voyageurs. Même Victor Hugo ne saurait se vanter d’un tel succès.
Quelle réussite parfaite, en effet, que ce monostiche ! Déjà le voyageur, dans le balancement équilibré des deux hémistiches, 6 et 6 (Le train ne peut partir / que les portes fermées), pressent le roulis des wagons. Équilibre, mais non monotonie, puisque le premier hémistiche place l’accent tonique sur la deuxième syllabe de la première mesure : le train, et sur la quatrième de la seconde mesure : ne peut partir  ; alors que le second hémistiche place ses accents sur la troisième et la sixième syllabes : que les portes fermées, offrant ainsi une sérénité rassurante après la légère perturbation du début.
Le rythme du train, son roulement rapide et fluide, sont anticipés par les nombreuses occurrences de la vibrante r, phonème consonantique qui revient dans chacun des quatre mots clefs : train, partir, portes, fermées. La tension de la situation est toutefois suggérée par l’allitération en p, à l’initiale des deux formes verbales étroitement liées : ne peut partir. On sent combien la force de cette labiale occlusive sonore redouble d’intensité pour s’opposer au départ.
D’emblée, la valeur démonstrative de l’article défini : Le train, qui désigne implicitement « ce » train dans lequel nous sommes, le gratifie d’une évidente notoriété. « Ce » train ne peut être que « le » train, rejetant tous les autres dans le néant de l’inexistence. Cette valeur devient possessive avec l’article défini : les portes (les portes du train), valorisant ainsi le rôle accordé à chaque voyageur, dont dépend le sort du convoi. De quel pouvoir chacun de ces voyageurs ne se sent-il pas investi, comprenant que la puissante machine, son conducteur omnipotent et même le chef de gare, à l’autorité absolue, sont en fait à la merci d’un petit caprice de notre faible et anonyme personne ! Il suffirait d’avancer un peu le pied…
Quelle tension sous-jacente, donc, émane de ce simple alexandrin, dont la simplicité, toutefois, n’est qu’apparente. Les quatre monosyllabes qui ouvrent le vers marquent l’attente du départ, retiennent l’instant si attendu : Le / train / ne / peut… Puis, brusquement, voici que surgit un dissyllabe : par / tir, dont l’accélération évoque le départ tant attendu, renforcée par l’allitération interne en r, si heureusement située à la fin de chacune des deux syllabes : par / tir, et dont la sonorité finale reste ouverte sur la suite, c’est-à-dire sur le départ.
Mais cette suite reçoit le coup de frein brutal de la vélaire gutturale k : que les portes fermées, qui n’offre pour voyelle que le son sourd du e  : que. L’espoir revient avec les « portes », dont l’occlusive initiale p s’élargit encore par l’union de la vibrante r et de l’occlusive dentale t  : portes, et par le phonème vocalique o, qui est ouvert, contrairement à ce que nous révèle la chute : « fermées ». Quel magnifique paradoxe ! Cette fermeture du signifié, à savoir « les portes », et du signifiant, le é final, sans issue possible, évoque le départ que cette fermeture annonce et qu’elle va permettre ! La porte qui, traditionnellement, s’ouvre pour donner accès à de nouvelles voies, à un nouvel avenir, cette porte doit, pour que le train se mette en route, être d’abord fermée. Grâce à elle se créera le huis clos intime et protecteur au sein rassurant duquel nous allons pouvoir affronter sans risques les périls de l’inconnu. Ainsi chaque départ est-il une nouvelle gestation.
On ne peut, en outre, qu’admirer la profonde amphibologie de ce vers, dont le premier hémistiche risquerait de prendre un tout autre sens si, par hasard, il se trouvait isolé. En effet, imaginons que le corps ou simplement la main d’un voyageur masque, involontairement, la fin du vers : le sens que prendrait alors ce début serait tout autre et frôlerait la tragédie : « Le train ne peut partir ». Heureusement, le deuxième hémistiche, s’il apporte une restriction, vient surtout écarter toute angoisse et, accordant au voyageur une responsabilité inattendue, liant son sort à celui de la puissante mécanique ferroviaire et, dans une même interdépendance, à celui de dizaines ou de centaines d’autres voyageurs, ce deuxième hémistiche le fait passer d’un rôle passif lié à une situation sans issue (Le train ne peut partir) à une nouvelle situation où sa responsabilité est activée, sous la forme nuancée et subtile d’un ablatif absolu (les portes fermées, c’est-à-dire : les portes ayant été fermées).
Quelle leçon de tolérance et de respect nous donne cet énoncé, sans aucune violence, aucune menace, mettant chaque citoyen itinérant en face de ses responsabilités. Peut-on rêver une meilleure forme d’éducation civique et de plus merveilleuses prémices pour notre voyage ?

Patrick Le Divenah