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7. « Nous serons les contemporains de l’instant » - Jean Planche

dimanche 10 janvier 2016

7. Passage d’encres III - 1er trimestre 2016 - issn en cours.

Exposition « Via del sale » (2002), détail.

 « Nous serons les contemporains de l’instant
lorsque nous le deviendrons de nos origines »*

par Jean Planche

Remembrance, remembrement d’un maintenant par le souvenir ravivé : c’est à une vaste reconstitution que s’est livré en cet été 2002 le peintre (et sculpteur) Jean Gaudaire-Thor avec sa Via del sale, chemin d’expositions accrochées dans les églises et châteaux de ses lieux d’origine.
Lorsque nous nous étions rencontrés il y a quinze ans, l’objet de sa fascination était une barque antique démontée, mise à plat, et prête en même temps à un réassemblage : la continuité est profonde de cette recherche et de cette œuvre. Aujourd’hui, le peintre exerce à plein ce « regard rétrospectif » qu’évoque Henry James. Il se rétablit à la fois dans le temps de son œuvre et dans celui des siens, comme dans sa propre existence, par un retour aux collines-montagnes des Langhe piémontaises, en leur part la moins riche et la plus retirée. Mais on y voit la mer avec l’arc des Alpes, derrière le mont Bego la vallée des Merveilles, à la frontière de cette France vers laquelle la Route du sel , coupée par Napoléon, dut se transformer en un « saut de l’anchois » (les plaques de sel cachées sous des anchois), dont l’écrivain contemporain Nico Orengo a fait le récit.

Jean Gaudaire-Thor a reçu ce sel sur la langue. Il est issu d’une famille de ce pays, par une mère morte quand il avait quatorze ans – mort qui le fit muet. Il lui resta la voie des pierres et des inscriptions.
Il raconte que dans son groupe d’archéologie, autour de Sens ou ailleurs, il avait ce don de découvrir du bout du pied ou d’un coup d’œil des tessons ou des outils taillés qui à d’autres auraient échappé.
Des expériences, ensuite, furent marquantes : Lascaux, tout d’abord, dont la révélation s’augmenta de ce que Leroi-Gourhan lui dit à propos tant des signes que des dessins sur les parois : qu’ils ‘agissait dans les deux cas d’une écriture, dotée d’une vie propre, capable de transpercer qui la reçoit en acceptant de ne pas la retenir, et qui est transmission par s structure même. Nous dirons qu’elle un sens immergé dans la forme qui s’épanouit quand on rêve.

La communauté d’origine ainsi postulée entre signe et dessin, même si de leur écartèlement naissent la langue, le code, le symbole, aimantera la recherche du peintre, qui rêvera sur les racines communes des mots, sur ce que le caractère chinois désignant le soleil ré. Il s’émerveille d’une communication bien éloignée de sa moderne acception, et fondée sur la rencontre ÷ quelques mots de Baudelaire, de Beckett, d’un ami écrivain font resurgir un dessin ou une pei ture, comme parfois c’est l’inverse. De même il a vu sur les murs où il exposait des motifs de sens inconnu qui figuraient déjà dans son propre vocabulaire, et devenaient les clefs d’un accès sans distance. Encore, il traverse du souvenir des écritures de comptes ou de cahiers d’écolier ; il enfouit des inscriptions délestées de leur lisibilité.

Après Lascaux, Gavrinis fut, par son emplacement, sa disposition, la présence surtout de ses piliers gravés, un saisissement. En écusson ou en crosse, des lignes quasi parallèles forment en se démultipliant des labyrinthes concentriques dans un mouvement où coopèrent répétition et différence. Un schème du temps à l’œuvre, selon nous, que relaieront et spécifieront lus tard, pour l’artiste, les plis du ventre d’un scribe amratien. Le chemin monte et descend, selon les deux vecteurs non contraires d’un maintenant humain, d’une fraîcheur en peinture. Née du flux de reviviscence auquel l’artiste, par une longue pratique, s’est rendu perméable.
Entre geste et parole, en ces œuvres, le trait de pinceau prend le temps, non le sien, mais celui du monde ; il revient sur lui-même et s’adorne, à l’image des majuscules anciennes, sans que l’espace cesse d’y puiser sa venue. Son tracé ignore toute destinée, sa pointe se perd dans l’immense, quelle que soit la dimension de l’œuvre en cours. La présence d’une seule trace de cet événement peut sauver un tableau en son entier, donnant nécessité à ses moindres accidents.

* Le titre est une citation d’Henri Maldiney, extrait d’un texte sur Tal-Coat recueili dans Aux déserts que l’histoire accable (Deyrolle Éditeur, 1996).

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