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7. Les Godillots - Michelle Labbé

jeudi 21 janvier 2016

7. Passage d’encres III - 1er trimestre 2016 - issn en cours.

LES GODILLOTS

Ils sont épais, lourds et criards mais, à condition de ne pas s’égarer dans les salons, les casinos ou les théâtres, il arrive qu’ils se fassent légers et presque charmants dans leur constance à aborder joyeusement les pires violences de la terre.

Ils passent, passant, ils marchent,
Motif de base martelé,
Insignifiant répété.
Aller avec le temps, la pluie, l’orage,
Fendre l’aube des toiles d’araignée,
Comme emporté par le courant,
Se laisser embaumer par le vent jusqu’au coin des prunelles.
Tout est plus bas : l’écume, l’herbe, les arbres, les chèvres.
Suivre quelque oiseau flamboyant vers les cimes désertes
Et planer : le paradis est éphémère.
Ne pas parler … la compagnie, s’il en est, est priée de s’abstraire.

En sens inverse,
On rencontre ceux qui montent, pantelants.
L’empreinte en géométries ressassées de semelles en controverse.
Peut-être, en un croisement furtif, vous ai-je aimé :
L’allure dit la façon dont on est.

La montagne remue comme océan au voluptueux infini ralenti,
La mer de Thétis en Himalaya dont vous foulez, avec les dunes, les colimaçons fossiles, les arêtes échouées.
Souvenirs de flots révolus, parcours de contours, de soulèvements, d’effondrements.
Coquelicots bleus froissés par le vent.

À l’entrée du refuge, dans les râteliers serrés, s’alignent les godillots, la langue de travers, les lacets déliés, leurs bourrelets tièdes encore, rigolant tout leur soûl de l’épopée du jour et de l’arrivée pathétique des épuisés.
Certains fichant le feu à l’espace, paradant de ce qu’il reste de leurs orange ou vert ou rose fluorescents, après avoir mordu poussière et gadoue.
Certains dans leurs replis,
Sous la crasse incrustée,
Dissimulant leurs blessures,
Tristement fermés sur leurs trognes comme après des labours.
Les épousailles des godillots et des pieds recommencent chaque jour.

Posés avant de partir sur la table du salon : les piteux conforts, les préférences, les répulsions, les paroles insanes qui se disent lois.
On a claqué la porte, fui la couette de béton, l’Éden dînatoire, les chaussons, les mocassins, les escarpins, les bottillons, les séries bêlantes de l’étrange lucarne, les charmes vénéneux des fleurs d’appartement,
Les lames qui tranchent les jours en parts égales,
L’abcès du moi que l’habitude incube.
C’est qu’on prétend troquer l’horloge pour l’allure et la cadence de l’éternité.

Se balancer du train de sept heures à Saint-Jean la Bataille, et pauses café, rêver à son aise, décousu tranquille, désaxé cadencé, sans plus de propriétés, mutant, débutant le dévoiement de la pensée, les reflux du temps.
La démarche : une tournure nouvelle, des mots démasqués,
L’aurore de la parole, pour ceux qui contemplent avant de parler.
Un pas puis un autre pas dans les cailloux, un autre pas, rythmés sans y penser.
Le jour se tasse, le jour ! Pas le chemin ! On se traîne à la fin…
On s’épuise dans l’odeur des broussailles arrachées.
On suppute : combien de temps encore ?
Il n’en finit pas, le chemin.

La nature imbibe les godillots. On est ce qu’on sinue horizontalement à contourner les champs, les précipices ou les sommets, verticalement se hissant se glissant par monts et par vaux ou bien ondoyant de conserve monts et vaux et sinuosités. Parfois, les mains en pattes crochues agrippant la muraille. Ou les godillots à l’oblique dévalant les pierriers.

Déambulant, de séquence en séquence, verdeur des cimes, blancheur des cols et les vaches qu’on rencontre vous jaugent ruminant. Ou ce sont des chevaux sauvages. De frayeur, ils encensent, s’enfuient, puis au loin batifolent en se roulant dans l’herbe rase.
On n’anticipe rien, le long des sentiers foulés. Les fleurs : bruyère, iris, églantines, hortensias ont ce charme des non-prévues, non-plantées, parvenant au hasard à se faire parterre, haie de champ, immensité chaloupée.
On s’éprend. La raison valdinguant.

Des chiens errants implorent les talons en quête d’adoption et s’épuisent. Le plus leste crachera les plumes de la pie dévorée. Liberté âpre. Ne pas se leurrer.

Comme chez Giacometti, l’équilibre ne peut se concevoir qu’à condition de supposer le pas suivant.
Il faut aller plus loin, toujours plus loin, se glisser dans une absence seconde. La déambulation seule existe. Comme pour le tir à l’arc, le but recherché est la cible mais la finalité est le geste. La destination ? On la prétend, c’est tout. Hennebont ou Darsha ou bien juste avant le Harar. On aspire.
On est hors champ dans le déplacement mental.

On part avant le jour dans les étoiles carrément ; le monde se lève dans sa joie pâle, puis dans ses feux, dans ses brumes, dans ce qui ne sera qu’une fugace fois.
Miettes de vie en attention flottante, ombres gigantesques au soleil levant sur les verticales éblouies.
Paladins ivres d’abysses défiant leurs sombres Belzébuth sur de rougissantes murailles.
Toi et toi et toi et moi.
Un pas un autre pas un pas encore un pas un autre pas.
Silence, on pense ! Méandres dans le crâne, murmures de Psyché, ça se projette en noir et blanc ou en couleur, ça s’invente. Ça s’interroge, ça se répond. Mot à mot, ça cherche à se répondre ! Mais seul, l’écho.

Devient de plus en plus bleu, le monde, et lourd et chaud et pailleté.
Le soleil, de midi à deux, mène à l’abattoir.

La ville pâle en bas attend qui ne sait qu’elle attend : se jeter dans le vide pour plus vite arriver, en un penser furtif, ou poursuivre des heures l’approche interminable, la plante des pieds en feu, le soleil se couchant, dans la noirceur de ses rives.
Il arrive qu’au crépuscule les toits qui s’élèvent lentement paraissent des suaires.
Les vallées donnent la mesure du rien où s’affairent les souffles avides.

Jouer avec ferveur la lassitude jusqu’à l’ivresse. Ne voir que fumeux les parages.
Trembler de l’évidence d’un principe de vie qui vous dépasse,
En suffoquer,
Dont vous ne saurez ni l’origine ni les fins, s’il y en a.
Vous aussi avez droit à ces sempiternelles questions truquées :
Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi lui et pourquoi moi ?
Pourquoi moi, clôture au monde qui ne peut attendre que l’extinction du monde ?
Vous êtes devenu la question et, par l’inversion du temps, la réponse n’est que la question toujours recommencée, sidérante.
Jésus et les autres n’étant que vastes filets pour retenir la brume.

C’est tout ce que vous avez, vous païens, balayant la terre, dans la syncope des religions advenues : vos ailes justes et grossières.

On voit le parfum des genêts, on entend le jaune des solfatares, on hume le sucre des cimes,
On rencontre, dans les soleils exorbités : des fossiles, des serpents, des spectres, des mots : Hello ! Hi ! ¡Hola ! Namasté ! Demat ! Tashi delek ! Jambo !
Nos corps de roulis fouettent l’espace, écrasent les fruits âcres déglutis.
On boit le vent à grandes lampées.
Parfois la mort s’absente. La vie aussi.
Les godillots consacrent le land art à l’aurore, qui se dégrade puis s’écroule au crépuscule, le relief dans les jambes.

La ligne dessinée par la marche ne se trace que sur la carte.
Les godillots sont faits pour le nuage ou l’oiseau, dans l’anse du ciel…
Ça vole, ça se vêt d’épiphanie, les godillots.
Et puis ça redevient lourd. Souffle court et bruyant des fins de montée.
Atterrir au plus vite. Rincer sous la douche la lassitude, soulager les pieds cornés, manger à gorges déployées et rire l’éboulis des mots et chanter des chansons d’auberge qui mettent les godillots dans l’sac les godillots lourds dans l’sac, les godillots lourds et dormir, les orteils aux courants d’air, le dos ronfleur entre des dos ronfleurs sur les paillasses qui gardent le creux et l’odeur des corps, sourds, assommés.

Tandis que les godillots charment la nuit, allégés, et que leurs rides hilares s’apprêtent à supporter leur rituelle noce avec les pieds, avant l’aube, avertis par la lampe frontale…
Tandis qu’en rêve ils estiment la route…
Les sacs à dos endormis se soulèvent lentement le long de l’échine, avec les frusques et le savon, le sandwich, la calebasse vitale et les pansements.

Il y a des règles pour l’usage des godillots : prendre une pointure de trop. Les lacer lâches pour la montée, resserrer fort pour la descente afin que le bout des orteils ne s’écorche contre le fond. Les choisir d’une matière qui prend l’air mais pas la pluie avec des semelles épaisses d’encoches et de crocs, qui résistent le plus possible à l’abrasion. Il leur faut une paire de lacets de rechange. Pas question de bricoler des nœuds hagards qui se déferont et laisseront les chevilles baguenauder dans les éboulis ou anfractuosités.
Les godillots − arrêtez de les penser croquignolesques − sont des compagnons exigeants et précieux qui emportent, la tête dans les nuées, leurs séraphins en sueur.
Les empreintes écrivant volatile la face lumineuse de l’obscur envers.

Dans la peluche rase des vêtements, le jour s’en va sous les pieds, ni chaud ni froid, on chante « la meilleure façon de marcher »,
Des fourrures, des plumes, des écailles s’enfuient à dix pas.
Le panorama se dévoile, lentement, tandis que vous travaille la faim insatiable d’un sans cesse recommencé. Vous êtes élan d’un rien qui vous maintient au-dessus des landes tandis que le jour s’aurifère et que la main se tend pour tâcher d’emprisonner le ciel.
On marche. On avance. Les verstes se font lieues, les mots, versets ou l’inverse. De l’autre côté du ravin à atteindre existerait le refuge. Il faut encore aller, en doutant de parvenir, faire un pas et fouler d’un autre pas le paradoxe dont on ne peut sortir sans outrepasser les limites du tableau.

La pluie diluvienne. On court après l’eau qui ruisselle sur la terre. La colline luisant de souvenirs hétéroclites accrochés aux scintillantes nonpareilles du sable du chemin.
Puis l’herbe s’est couchée ou le colza au travers du champ en une longue raie oblique que vos pieds continuent de creuser.
Puis le chemin copieusement boueux.
Marques de pieds nus (quelque Jésus ?) marques en étoiles (animal ?) marques en rond (des bâtons, des cannes ?).
Certains souvenirs surgissent comme des balises échouées qui se remettraient à flotter ou bien comme verre brisé qu’écrasent les semelles.
De profondes empreintes signalent qu’on emboîte le pas. On se demande de quel arpenteur on efface les traces.
Seraient-ce des creux à votre pointure comme si l’ombre d’un moi vous avait précédé ?

L’œil est tiré dehors, l’œil est tiré dedans selon le flux des troncs et des orties.
Les disparus viennent en bandes des tréfonds des précipices, exaspérés de leur inexistence. Ils vous entraînent dans des recoins de pensée jamais explorés, des négligences, vous questionnent ou vous les questionnez. Ils répondent sur des airs las avec une ironie qui secoue vos alentours comme si vous étiez coupables de quelque oubli ou plutôt que vous fûtes atteints d’une surdité qui vous fit ignorer ce qu’il étaient, ce qu’ils demandaient et, quand vous leur reprochez la même incapacité, ils vous disent : tu n’avais qu’à crier. Ils apparaissent en lambeaux flottant lentement d’une couche d’existence à l’autre. Vous les rassemblez, les amenez à vous, les dorlotez. Leur absence vous désole. Leur impuissance vous rassure. Du temps où ils vivaient, ils vous faisaient pleurer. Vos comptes ne sont pas apurés mais eux ont toute l’innocence devant eux. Ce n’est pas la mort qui les défausse mais la condition humaine, disent-ils. Ils n’y pouvaient rien. Aussi à leur tour, vous leur demandez de vous absoudre. Ils sont venus vous habiter le temps d’un regard en dedans, conciliants, acceptant que vous soyez autres que ce qu’ils auraient admis. Leur haine unanime des godillots, qui leur rappellent à eux la guerre, leur tenait lieu de délire, de tourment laconiques.
Vous les quittez sans y penser, aspiré par quelque brin d’herbe où se prélasse une coccinelle que vous évitez d’écraser sous vos monstrueuses semelles. Votre regard à nouveau tiré vers le dehors.

Les godillots se lassent puis se réjouissent. Le refuge au milieu des glaciers s’allume. Les sacs à dos se posent. Les vertèbres allégées exultent. Les mots et les pieds nus batifolent sur les planchers bruts. Dévorent la parole : les noms de cols, de sommets en branle-bas avec les verres de vin violet, les gamelles de choucroute, de dal bhat, de quesadillas gargantuesques. On mastique à pleine voix.
Puis à nouveau on dort. Puis à nouveau on marche. Le godillot droit en harmonie et contrepoint avec le gauche. Vers. Jusqu’à. On sait les noms mais on ne les pense pas. On traverse. On inverse. Les sommes épais à midi, les godillots à côté des pieds, la canicule de janvier, les neiges d’août, les pluies du désert, le désert des fleuves, les mots muets, la levée du sens, les phrases en palindromes, les voies en galimatias.
Une deux, une deux, les godillots s’esclaffant du sérieux dont on poursuit l’ineffable secret.

Michelle Labbé