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J’te kiffe, mec

vendredi 22 janvier 2016

J’TE KIFFE, MEC

Non, je ne vous fais pas l’injure… non : je ne me fais pas l’injure de croire que l’expression vient de sortir du four. Après avoir été l’apanage des périphéries, elle a rapidement contaminé les centres-villes (le centre des villes, si vous préférez). Au passage, c’est amusant de voir comme les sommets cousinent avec la plaine. Pas compris ? J’explique : les expressions populaires, ou jeunes-populaires, sont vite récupérées par les pipole, comme vous le savez ; elles sont d’abord employées « guillemettées », avant de gagner les strates intermédiaires, qui ont besoin d’un peu de recul, de prudence estampillée français-moyen, pour savoir si le temps a daigné accorder à ces expressions leurs lettres de noblesse, s’assurer qu’elles ont franchi la barre du ridicule, voire de l’opprobre – quitte à se payer très vite la tête de ceux qui n’osent pas encore les employer (ça s’appelle se venger de soi-même). Fin de la parenthèse. Donc, vous le savez, on n’aime plus, on n’apprécie plus : on kiffe. En outre, comme ça vient du Maghreb, l’expression vous estampille implicitement d’une étiquette « pure tolérance, antiracisme garanti ». Toujours bon à prendre. C’est de la langue équitable, responsable.
Et le mec, dans tout ça ? Ah oui, le mec  ! – j’avais oublié mon titre, excusez-moi. Celui-là, c’est de l’histoire beaucoup plus ancienne. Il est déjà loin le jour où le type a été liquidé par le mec, via Coluche, tueur à gags, sur l’pont d’l’Alma. Rappelez-vous, si vous le pouvez. Longtemps confiné dans les sombres cloaques de la base, le mec a fini par reléguer le type dans les oubliettes, pour gagner les sommets lumineux, avant d’être utilisé par les masses, laborieuses ou pas. Retour à la case départ. Mon Petit Robert (il est trop, ce p’tit-là) se révèle fort instructif sur ce mec  :
il passe de « 1. (argot)  : homme énergique, viril (synon. : mâle), à : 2. (vers 1850)(familier) : homme, individu quelconque (synon  : gus, type). Puis : individu masculin. Avec un possessif : compagnon d’une femme (Mon mec) (synon. : homme, jules). »
Tiens ? Il ne parle pas du gars. Si je cherche à gars, je trouve comme synonymes : mec, type. Ça s’appelle boucler la boucle (moi ça me la boucle, en tout cas). Car si l’on est passé du mâle au type et à l’individu, on peut dire que la virilité du concerné en a pris un coup. Notons que, de nos jours, seuls les flics, les journalistes et les vieilles dames parlent d’un individu, généralement parce qu’il est « louche », « bizarre », voire « étrange(r) ». Quant à jules… « Elle sort avec son jules », ça date grave et ça connote fort la casquette titi et le camembert en ribote. Les collectionneuses pourraient parler de leur(s) ex-mec(s), mais c’est déjà trop long à prononcer et puis ça prête à confusion avec le sandwich texan. Ex, d’accord, mais pas homme-sandwich pour autant.
Allez, entrons dans le dialogue :
– C’est ton mec ou ton ex, ce gus ? – T’es ouf ou quoi ? C’est trop pas mon type !
Et le féminin ? Euh… mectonne n’existe pas, que je sache. La mec, ça glisserait vers le Proche-Orient. Curieusement, on lit et on entend : une fille (en compagnie d’un mec,) alors qu’un garçon, lui, connote encore adolescent. On a aussi nénette, mais ça sent la poussière, et pas loin de là on a la nana, qui a pris un peu de bouteille, même si les premières cuvées sentaient le gros rouge de chez Zola. Pourtant elle tient encore la route, quoique rudement concurrencée par la meuf, qui s’est affranchie de la banlieue pour résider intra muros. Tout ça c’est la faute à Renaud. J’attends donc le jour où un président de la République française adressera ses vœux non plus à ses « chers compatriotes », substantif pourtant fort appréciable pour son hermaphrodisme, mais préférera dire : « Mes chers mecs, mes chères meufs ... ». J’en connais un qui serait, ou aurait été, bien capable de tchatcher ainsi.

Patrick Le Divenah