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Alors, on le dit ou pas ?

mardi 2 février 2016

ALORS, ON LE DIT OU PAS ?

Au risque de passer pour un aradoteur (oiseau-valise), je le constate une fois encore : nous sommes, je dirais, peu couillus (oui, je sais, je l’ai déjà écrit et ce n’est pas par goût malsain). Mais ça, c’est du style dépassé, qui s’est fait ratiboiser par « Nous sommes, on va dire, peu couillus ». Et le tour est joué ! Oh, pas un grand tremblement de terre, non, juste un petit glissement de l’affirmation du je – claire, nette, engagée, prête à mourir au front – à la dilution frileuse dans le on  : je ne suis plus au front, on reste prudemment sur les arrières. Peut-être que cet indéfini tente, de surcroît, de mettre l’interlocuteur dans le coup, de lui faire partager la responsabilité de notre dire. Bref, tout ça n’est pas glorieux, même si c’était déjà en germe dans le disons, variante du je dirais.
Question gain de temps, nous nous retrouvons avec le même nombre de syllabes qu’avec je dirais, mais une syllabe de plus qu’avec disons. Et puis, plus long encore, histoire de se faire souffrir un peu : J’ai envie de dire. Cinq syllabes dans la balance ! Quatre, si on avale un peu. Alors celle-là, c’est ma préférée dans le genre crispant du genou. Non mais, est-ce que vous vous rendez compte ? Voilà qu’on nous témoigne des envies. Envie de quoi ? Envie de dire. Ah, mais mon cher, dites-le sans ambages, ne vous en privez pas ! Pourquoi passer par le détour de l’envie , ça n’a pas l’air d’être une envie pressante ? Osez, Joséphine ! Mais je ne voudrais pas vous blesser avec mon dire, vous allez voir, il est un peu… voyons… comment dirais-je… si j’osais… j’en ai bien envie mais je crains que vous ne le preniez mal, ou que… vous vous moquiez, ah, ça y est, je l’ai sorti et vous avez compris que ce n’était qu’une façon de parler, qu’il y avait de gros guillemets qui encadraient mon dire (ces guillemets, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?*), vous n’êtes pas offusqué n’est-ce pas, vous m’aimez toujours ?
Lorsque je ne dominerai plus assez ma perfidie impénitente, je finirai par lâcher à mon tour : « Eh bien, j’éprouve voyez-vous quelque part le souhait de désirer l’envie de dire… euh, quoi donc, déjà ? »

Patrick Le Divenah

* Voir, dans cette chronique, « Au guillemet l’an neuf (NDÉ).