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De À plus à À (très) vite

dimanche 7 février 2016

De À plus à À (très) vite

Oui je sais, tout le monde comprend, pas difficile de la saisir, cette abréviation de À plus tard. Là où je m’interroge, c’est sur l’ambiguïté de ce plus.
Dans la première mouture, l’oreille ne pouvait percevoir le s final de plus (À plutar). Alors que dans la nouvelle, sa jumelle amputée, le s vous siffle à l’oreille, ce qui, mine de rien, ouvre une brèche sur l’inconnu. À pluSSS… oui, mais plus de quoi ? Chaque fois que mon ouïe reçoit en plein tympan cet adverbe sifflant, je me retiens pour ne pas compléter : de temps, ou : de bonheur, de rencontres, d’amitié, …d’argent ? Bien sûr, pas complètement idiot, je sais qu’on me renvoie à plus tard, voilà c’est tout, mais pour moi, non, ce n’est pas tout, j’imagine… Ça me donne même envie, par esprit de contradiction, de répondre : « À moins ! » Mais je pense que ce serait mal pris. Ou encore : À moins que…
Et puis le petit dernier pondu, le fameux À vite !, déjà bousculé par le À très vite ! Alors celui-là, il peut se vanter de m’avoir médusé. Un 18 Brumaire sans bavures, d’un coup d’un seul le À bientôt (voire À très bientôt*) s’est retrouvé au cachot, dans les oubliettes. Quand ? où ? comment ? pourquoi ? dans quel but ? Impossible de ne pas envisager d’abord l’explication la plus évidente : puisque la planète accélère, il est normal que nos formules reflètent le phénomène. Bientôt, c’est vraiment loin, même si le mot prétend exactement le contraire. En tout cas, c’est désormais trop loin pour nous : temps incertains, vies fragilisées… dépêchons-nous, à peine quittés, de nous retrouver (mais alors pourquoi se quitter ?).
Ce n’est pas tout. Le rythme de vie, bon, d’accord, même si on sait pertinemment qu’on a peu de chances, après le réveillon de Noël, le mariage du neveu ou l’enterrement de la tante, de se retrouver avant le prochain événement familial imparable. Quant à ceux qu’on est certain de revoir la semaine suivante, on ne leur dit pas À très vite. Alors quoi d’autre ? Quoi qui se cache derrière ça, hein ? Ne serait-ce pas une manifestation affective d’un nouveau type que n’exprimait plus le banal À bientôt car le vague dans lequel il flottait manquait de chic, ce n’était en réalité qu’un simple renforcement du Au revoir, presque une redondance ? Il faut donc maintenant assurer son interlocuteur qu’on a vraiment hâte, à peine l’a-t-on quitté, de le retrouver. Il faut serrer, resserrer les liens, se tenir les coudes, combler ce vide insupportable de l’absence qui nous angoisse, nous laisse seul face au néant de l’existence. Avec le À très vite, on est à peine parti qu’on est déjà revenu. Et je ne peux m’empêcher de ressentir exactement le contraire (eh oui, je n’y peux rien…). Ce que j’éprouvais déjà avec À bientôt, qui me laissait le cœur chagrin, comme si l’automatisme de la formule contredisait son témoignage de sympathie, comme si ce n’était qu’un bouche-trou pour combler la maigreur du Au revoir, je l’éprouve davantage encore avec sa formule relouquée, un peu comme quand j’assure d’autant plus fortement que je vais faire une chose que je sais pertinemment que je ne la ferai pas. Vous me suivez toujours ?
La première fois que j’ai lu ce fameux À très vite, qui me semble plus souvent écrit que dit, j’ai cru que la vie entière de mon interlocutrice m’était soudain consacrée, je l’imaginais rongeant son frein d’impatience, ne parvenant plus à dormir parce qu’elle ne m’avait pas là, tout de suite, sous la main, les yeux, les oreilles. Ce À très vite, je l’entendais avec trente points d’exclamation, c’était un cri, c’était un Au secours façon litote, c’était : Ah ! que ne te hâtes-tu point davantage ?.
Tout cela sent le care, même si, déjà, on entend beaucoup moins parler de ce « soin » – mais le Prenez soin de vous est encore assez vivace – ce soin qui a pourtant fait fureur pendant un bon nombre de puddings. Que disent-ils, nos chers English ? ont-ils remplacé leur joli See you soon par un See you very quick(ly)… fast… right now ?
Mais maintenant cette formule du très vite glisse sous mes yeux, dérape dans mes oreilles, s’échappe de mes neurones, jusqu’à ce qu’une autre vienne bientôt la bousculer, elle aussi, oui, une autre, une autre, vite, vite, très vite !

Patrick Le Divenah

* Ou À tout bientôt (Suisse) (NDÉ).