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Incontournable

samedi 13 février 2016

Incontournable

Devant l’avalanche de protestations d’affamés réclamant leur Soupe hebdomadaire et menaçant de se mettre en grève de la faim – scandale à éviter à tout prix en temps de Carême – j’obtempère après avoir obtenu du Très-Haut une autorisation exceptionnelle. Je constate, avec plaisir, j’avoue, que cette « Soupe » est devenue incontournable.
Ça fait pas mal de bougies qu’il est déjà usé jusqu’à cœur de suif, ce qualificatif. On ne peut pas y échapper, il est devenu incontournable lui-même. C’est-à-dire ? Irremplaçable, indispensable, obligatoire, essentiel.
Alors pourquoi cette promotion ? Ne pouvait-on conserver irremplaçable ? Sans doute n’était-il pas si irremplaçable que ça puisqu’on l’a remplacé (par incontournable). Indispensable ? Tout pareil, l’incontournable nous en a dispensé. Obligatoire ? Ouh la, on n’aime pas trop les obligations, par chez nous. Quant à l’élimination d’essentiel, le cas mérite réflexion. Car l’essentiel relève de l’absolu. Est-ce par humilité qu’on l’a détrôné ? Ou parce que l’existentiel a tué l’essentiel ? De toute façon nous n’avons plus le choix, il nous faut subir l’incontournable et savoir à quoi il nous expose.
Ce qui est incontournable, c’est ce qui ne peut être contourné. Bravo. Mais, curieusement, notre cher Petit Robert nous informe que cet adjectif n’est apparu qu’en 1967. Ah ah ! C’est donc qu’auparavant on croyait encore à l’essentiel. Ou à l’irremplaçable, à l’indispensable… M’est avis que la dictature de ce terme ne s’est imposée que peu à peu, pour ne régner en maître absolu qu’au siècle actuel, après avoir colonisé le territoire lexical et les esprits qui l’habitent. Voyons donc ce qu’il en est de ce verbe contourner.
« Contourner : faire le tour de, passer autour ; ex : l’autoroute contourne la ville. »
Et, s’il s’agit d’une « ville incontournable », comme Naples ou Venise, cela signifie-t-il qu’aucune autoroute ne peut en faire le tour ? Si l’on dit de telle diva qu’elle est une interprète de Verdi incontournable, est-ce lié à son tour de taille ? Ou veut-on signifier qu’il nous faut absolument posséder tous ses 33 tours ? Allez, pour une fois soyons sincère : l’agaçant, dans cette béatification de l’incontournable, c’est qu’on veut nous obliger à être béats. Devant quoi ? Devant beaucoup de choses, que certains, pour des raisons mercantiles évidentes, cherchent à nous faire aimer, lire, écouter, voir, visiter, donc acheter : il serait impensable que nous ne les aimions pas et, surtout, que nous ne les connaissions pas (un peu comme le qualificatif de célèbre qu’on appose devant tout nom, tout titre qu’en fait seule une minorité connaît ; car s’il était si célèbre, ce titre, on n’aurait pas besoin de le préciser).
Mais il existe encore un autre sens de ce fameux adjectif, moins glorifiant celui-là, à savoir : inévitable, inéluctable, fatal… Et là, vous sentez la connotation péjorative. Vous vous demandez soudain si ceux qui vous assènent que leur produit est « incontournable » ne seraient pas par hasard des personnages… incontournables : des intouchables qu’on ne peut envisager un instant de contredire, de faire taire, de détrôner, ceux sans lesquels on n’obtient rien, ceux par lesquels on est forcément obliger de passer. Je crois que vous voyez ce que je veux dire. Et je le dis sans contours.

Patrick Le Divenah