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7. La fin d’un monde - C.G. Squidbon

lundi 22 février 2016

7. Passage d’encres III - 1er trimestre 2016.

LA FIN D’UN MONDE

ll n’y avait pas eu de gelées de tout l’hiver. On avait beau tailler les arbustes autour des containers à un mètre du sol et à angle droit comme la loi le prescrivait, ils poussaient toujours, et l’herbe du jardin, une bande de trois mètres de large entre les arbustes et le container, était très haute car il pleuvait souvent par ici. Tout cela donnait bien du travail.

Les animaux avaient disparu du paysage. On les élevait par milliers dans de grands hangars sur des caillebotis métalliques posés au-dessus de fosses à déjections. Ils avaient fini par s’habituer aux mangeoires roulantes qui passaient lentement devant eux deux fois par jour, le matin et le soir, été comme hiver, en même temps qu’était diffusée de la musique de Mozart pour leur bien-être – c’était une concession faite au adeptes de Nature & Co., très influents dans le pays – et ils avaient vite compris la nécessité d’être rapides s’ils voulaient manger.

Quant aux paysans, la plupart étaient criblés de dettes et avaient perdu leur exploitation. Certains se suicidaient, le plus souvent par pendaison, d’autres résistaient sur des bouts de terre et s’étaient spécialisés qui dans le cresson, qui dans l’osier. Les plus jeunes, parmi ceux qui restaient, travaillaient comme salariés dans les immenses fermes dans lesquelles se trouvaient les grands hangars. Ces fermes appartenaient à des multinationales cotées en Bourse, et ils y travaillaient pour un salaire encore plus bas qu’avant, en sachant que, ces fermes disposant de gigantesques machines agricoles très sophistiquées, ils étaient de toute façon condamnés à court terme.

Les anciens supermarchés, comme on les appelait, étaient devenus de petites villes autonomes où l’on trouvait tout ce qu’il fallait pour vivre : alimentation, vêtements, etc., cinémas, coiffeurs, instituts de beauté, pharmacies, médecins… On parlait maintenant maintenant de néovilles. Chacune d’elles avait une couleur spécifique, de la façade aux uniformes de leurs employés, et était désignée par une lettre suivie de chiffres, un ou deux pour le département, l’autre pour le rang de la néoville dans la classification nationale. Il valait mieux ne pas tomber malade car les médecins, regroupés dans les néovilles, choisissaient leurs malades. Si quelqu’un d’extérieur à l’agglomération se présentait, il était automatiquement rejeté et devait aller se faire soigner très loin.

La plupart des habitants avaient déserté les anciennes villes pour aller habiter dans des containers recyclés tout confort qui provenaient de différents ports et qui étaient situés tout autour des néovilles et formaient comme des remparts colorés. Enfin ceux qui le pouvaient ; munis d’un badge, ils circulaient dans leur néoville sur des planches électriques. Ceux qui ne pouvaient pas acheter un container vivaient dans les anciennes villes et devaient prendre de vieux cars pour aller se réapprovisionner dans la néoville la plus proche.

Depuis l’interdiction des sacs en plastique, on gardait jalousement ceux qu’on avait eu la bonne idée de conserver. Les partisans de Nature & Co., qui avaient parlé d’un nouveau continent de déchets dérivant quelque part dans l’océan, avaient eu gain de cause. Dans les derniers temps, avant l’interdiction totale des sacs en plastique, certains en volaient par dizaines, et ils les cachaient dans leurs poches ou dans leurs vêtements. Ils passaient sans encombre aux caisses, car les sacs n’avaient pas de dispositif antivol.

On regardait parfois les sacs qu’on avait avec un pincement au cœur en se disant qu’on n’en aurait bientôt plus du tout : grands sacs transparents et fins pour les salades, sacs blanc et vert des pharmaciens, sacs opaques noirs ou blancs des livraisons secrètes... On les nettoyait et on les lissait tous les jours avec soin puis on les pliait en quatre avant de les ranger dans un tiroir spécial. Chaque type de sac avait un code, et le trafic était commun à ceux des néovilles et des centres-villes, qui communiquaient uniquement par le Réseau, très contrôlé. Ils convenaient d’un lieu d’échange, à mi-chemin de leurs lieux d’habitation. Tout se passait bien, personne n’y trouvait à redire.
Et puis un jour, il n’y eut plus de sacs du tout, et ce fut la panique. Ceux qui avaient toujours vécu avec les sacs en plastique, notamment les plus jeunes, se sentirent tout à coup en manque. Certains essayèrent même d’attenter à leurs jours en mettant leur tête dans un sac.

J’avoue que j’ai eu un instant de déprime, mais tout cela me paraît bien futile à présent. J’ai simplement repris le panier acheté il y a trente-cinq ans lors d’un voyage sur le plateau du L.

C.G. Squibon