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Du cul mis à sac au cul-de-sac

samedi 27 février 2016

DU CUL MIS À SAC AU CUL-DE-SAC

Oui docteur, je suis atteint de paradoxyte aiguë (me voici allongé sur son vieux divan). Je ne parviens à penser que paradoxalement, au point que mes amis me traitent de paradoxe libre évadé.
L’un de mes paradoxes, c’est de me régaler de la langue piquante, bien crue pas à point, celle de mon bon maître Alcofribas Nasier et, tout itou, de me choquer devant la vulgarité d’une écriture ambiante dans laquelle se complaisent jusqu’aux écrivains de bonne réputation. Je n’en peux plus de feuilleter des pages cousues de « mon cul », « ta bite », « sa queue », « leur chatte », « ton con », « elle suçait bien », « je me suis branlé »... Excusez-moi, docteur, je ne fais que citer. Le pis, c’est quand ça fleurit au sein d’un parterre de roses et de camélias, entre un baise-main et deux tasses de thé, là où le cul se disait, il y a peu encore, le popotin, voire le potron, et où la chatte ne concernait que le minet. Car, dans ce joli monde, on sent tout de suite le ou la faussaire, l’auteur qui n’a pas peur n’est-ce pas de se lâcher tout soudain pour se dédouaner d’un éventuel reproche de belle écriture, d’un ton trop correct, bon style bon genre, et qui se délecte par avance des critiques (celles des copains journalistes) qui loueront l’audace d’un texte si cru, qui ne craint pas de choquer la bien-pensance et la pudibonderie judéo-chrétienne régnant sur notre époque. Alors, une goutte de mauvais genre, ça donne du piquant à la pitance. Seulement voilà : ça ne passe pas. L’excès de piment étouffe le plat et en même temps le convive. Ça tinte aussi faux qu’un bijou en or feint (oui oui, l’orthographe est correcte). Rien à voir avec les bons romans populaires, où les personnages s’expriment dans un parler qui correspond réellement à celui qu’on entend dans les milieux décrits.
Alors j’attends l’usure. Celle qui, tout comme pour la monnaie, dévalue peu à peu ce dont on abuse. Et c’est exactement ce qui se passe déjà avec les injures : on est arrivé à un cul-de-sac. Ne voyez-vous pas qu’il est devenu impossible d’injurier vraiment, puisque dès le plus jeune âge on a recours à l’injure la plus grossière de toutes, celle qui commence comme encore et s’achève comme acculé. En connaissez-vous en une qui la surpasse ? Merci de m’en informer sans barguigner (les injures à rallonge qui débutent comme la sus-évoquée ne comptent pas). – Mais mon cher, cela devrait vous réjouir que l’injure soit en panne de croissance ? – Vous oubliez, docteur, ma paradoxyte aiguë : sur un plateau de ma balance s’entassent pour mon régal les bouquets d’avanies dont abuse notre bon maître Rabelais, sur l’autre s’accumulent pour ma honte et ma désolation les tombereaux d’insultes, si usées soient-elles, de nos contemporains. Car la quantité ne fait pas la qualité, n’est-ce pas ? C’est vrai quoi bordel de merde ! Non, docteur, ce n’est pas de l’injure ni de la vulgarité : c’est de la grossièreté. Nuance.

Patrick Le Divenah