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L’épidémie révisionniste

jeudi 31 mars 2016

L’ÉPIDÉMIE RÉVISIONNISTE

La lutte contre l’inégalité des sexes est à mener, bien sûr, à travers les actes, les comportements, les mentalités. Et non pas dans l’étroitesse stupide et mesquine d’un bouleversement hiérarchique des genres grammaticaux.
Hélas ! Pas besoin d’aller chercher jusqu’en Angleterre, comme en a témoigné fort bien Jacques Cassabois*, et surtout n’allons pas croire qu’il ne s’agit là que d’un petit groupe : en Gaule aussi le sexisme inversé fait ses ravages. Il devient courant de recevoir des faire-part où « Madame et Monsieur » annoncent une naissance. L’angoisse me saisit à l’idée d’un novlangue littéraire qui, comme en a témoigné encore Jacques Cassabois*, rebaptiserait les œuvres. Je frémis à l’idée du travail colossal que demanderait le reclassement alphabétique dans les bibliothèques ou chez les libraires bien ordonnés. « Vous avez Iseult et Tristan, Cléopâtre et Antoine, Marinette et Fripounet... ? ». Si jamais j’écris un roman d’amour, je pense l’intituler Dominique et Dominique, pour éviter tout ennui. Et je n’oserai bientôt plus chercher, en matière de noms doubles, que des œuvres rassurantes comme Bouvard et Pécuchet ou Sodome et Gomorrhe : voilà des titres que leur unisexualité rend intouchables. Sans doute nous obligera-t-on bientôt à inverser l’ordre des noms communs, dans les titres concernés, afin d’offrir enfin la prédominance au féminin : La Tortue et le Lièvre...
Après avoir remplacé par un brin d’herbe la cigarette de Lucky Luke (mais pas celle de Pompidou) et la pipe de Tati, après avoir imposé des modifications périphrastiques politiquement et moralement correctes (un homme de couleur technicien de surface), après que les sigles eurent apaisé notre mauvaise conscience (SDF nous dérange moins que sans-logis, mais hélas un domicile n’est ni fixe ni changeant quand on n’a pas de domicile du tout !), après et après et après..., on se dit que les transformations imposées par les setsixes en Angleterre sont la cerise sur le gâteau. Ouf ! quelle chance ! La cerise, ce beau fruit féminin – pardon : cette belle chair féminine... euh, non, ça c’est encore risqué, disons plutôt : cette production des plantes après la fleur – la cerise est en tête de l’expression ! Ce n’est donc pas encore à la fin des haricots.
Irons-nous jusqu’à modifier des titres trop machistes tels Dom Juan  ? Et Molière verra-t-il sa pièce rebaptisée par les conquêtes de son héros : La Misérable vie sexuelle d’Elvire, Charlotte, Mathurine and Co.  ?
Dans une vision apocalyptique, voici que m’apparaît le chaos verbal le plus total, où nous devrons offrir aux mots féminins la tête des titres et des expressions : De solitude cent ans... Nous ne pourrons plus dire que l’argent est le nerf de la guerre, mais que de la guerre l’argent est le nerf. Ce qui peut plaire, à la rigueur, aux latinistes... Mais voilà une guerre qui risque bien de nous mettre le nerf à bout.

Patrick Le Divenah

* La Gazette de la Lucarne, n° 27, p. 4, « Voyage à Compiègne ».