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La nique à la techno

vendredi 8 avril 2016

LA NIQUE À LA TECHNO

Tout comme l’avenir, tué par le futur, la technique est morte depuis longtemps. Feu la technique (ou : la feue technique ; oui oui, orthographe garantie – quoique désormais, hum…).
Quoi ? Comment ? Mais voyons monsieur, la technique est partout ! Erreur, mon cher (ma chère), pas la technique : la technologie ! Nuance.
J’ai donc chopé mon petit Robert au sortir du collège et lui ai demandé de nous la préciser, cette nuance. Aimablement, il m’a répondu que la technique, c’était tout d’abord un « ensemble de procédés employés pour produire une œuvre ou obtenir un résultat déterminé » ; ensuite, un « ensemble de procédés ordonnés, scientifiquement mis au point, qui sont employés à l’investigation et à la transformation de la nature ». Alors que la technologie, elle, concerne « la théorie générale et les études spécifiques (outils, machines, procédés…) des techniques ». Mais, m’a-t-il ajouté à voix basse, c’est devenu un anglicisme courant, dans le sens d’une technique moderne et complexe.
Donc, résumons-nous : la technique est une pratique, la technologie est une théorie qui permet de mettre au point et d’appliquer les techniques. Nuance (bis). Voilà. Ici, deux chemins s’offrent à vous : celui qu’emprunteront les adeptes de l’anglicisme, auxquels je fais immédiatement mes adieux (ba-baille) ; et puis l’autre, celui qui n’a rien contre les Anglais ni contre l’évolution de notre langue, of course et bien au contraire, mais qui n’aime pas qu’on appauvrisse la cuisine sous prétexte de l’enrichir, ni qu’on confonde les OGM et les produits bio. La technologie – quatre syllabes au lieu de deux – n’apporte aucune nuance supplémentaire à la technique, elle vous donne juste un genre un peu plus moderne et plus complexe, un chouïa savant, et donc ça en jette davantage. Tout ça, c’était valable au début, j’en conviens, parce que certes et bien évidemment ça commence à dater. Tout à fait et même absolument. Aujourd’hui, plus de brillant effet de cette sorte puisque le mot a tellement détrôné son rival qu’on se demande si ce dernier n’est pas relégué au musée Grévin. Mais l’important, vous le savez, c’est de faire du neuf, voire du rapiéçage – du vintage linguistique ? – pour faire reluire les mots qui s’usent et, souvent aussi, pour faire reluire ceux qui sont concernés. Les exemples sont connus : c’est autre chose d’être un agent de nettoyage (technologicien ?) que d’être homme ou femme de ménage ou balayeur, même si ça ne donne du galon qu’à votre balai, pas à votre salaire.
Autre exemple, qui demande un peu de recueillement je vous prie. L’Église n’a pas réputation de bousculer les traditions en fonction du goût du jour. Son vocabulaire, pourtant, se permet des mutations moins innocentes qu’il n’y paraît, surtout lorsqu’il s’agit des « servantes d’assemblée » (c’est un peu, au féminin, les enfants de chœur – pardon : les « servants de messe ». Pour inciter les fidèles à refréquenter les confessionnaux, on a expédié aux catacombes la confession pour lui substituer la réconciliation. Peut-être que, dans la campagne bretonne, on parle encore d’ « aller à confesse », mais ne trouvez-vous pas que ce nom dégage un petit fumet d’érotisme malvenu, voire de sadomasochisme ? Bon, c’est juste un sentiment personnel.
Quoi qu’il en soit, appréciez un peu le progrès : avant, vous alliez tout contrit vous enfermer derrière la grille d’une obscure guérite pour avouer à voix basse les péchés dont vous seriez absous par une ombre presque invisible en payant par une pénitence (parenthèse : ce terme de pénitence vous renvoyait un siècle ou deux en arrière, lorsque, enfant dissipé, on vous y mettait – et je ne parle pas des pénitenciers). Maintenant, tout va beaucoup mieux : n’est-il pas plus réconfortant de s’entretenir avec le prélat, d’homme à homme (de femme à… homme), droit dans les yeux, pour qu’il vous pardonne vos fautes et vous envoie, d’un bon pied, vous réconcilier avec Dieu ? J’ai l’air de plaisanter, mais je vous assure que, mot mis à part, ça change les rapports.
Je termine mon sermon… ah ben non, justement, parlons-en du sermon, viré sans préavis par l’homélie. Là encore, elle est significative, l’évolution : vous auriez envie, vous, de vous faire sermonner, à votre âge (que j’ignore) ? En plus, du haut d’une chaire ! Fini, tout ça. Une savoureuse homélie, à brûle-chasuble, micro à la cravate, ça vous propulse directement au septième ciel, via l’Olympe par le biais de l’étymologie. On se retient pour ne pas applaudir (on est tout de même dans une église).
De la belle tech… nique.

Patrick Le Divenah