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Le faire ou pas

vendredi 22 avril 2016

Photo PLD.

LE FAIRE OU PAS

— Ça va pas le faire.
La première fois que j’ai entendu cette expression, j’ai cru avoir mal compris. Pardon ? — Non, ça va pas le faire, c’est impossible, il faut procéder autrement.
Cette fois j’avais deviné le sens profond de cette magnifique tournure. N’avez-vous pas remarqué combien, dans ces cas-là, on se trouve perplexe durant un bref instant, en pleine posture interrogative : comment diable disait-on avant ? Oh ça m’est revenu tout de suite, bien sûr : « ça va pas marcher », « on va pas y arriver », « c’est pas ce qu’il faut faire »… Pourquoi ces tournures ont-elles un jour reçu leur congé ? Mystère. Mais comme je ne peux m’empêcher d’allonger les mots sur le divan du Divenah pour les psych/analyser, alors, sans aller jusqu’à donner au « ça » un sens freudien, j’ai pensé que l’emploi de termes précis, ça nous limitait vraiment trop. Ça nous bride l’imagination, ça nous met le champ sémantique en jachère. Ce qu’il faut, ce n’est pas une clef spécifique à l’ouverture d’un sens défini, non, mais un simple passe-partout. Les serruriers de la langue le savent, eux qui, avec un rossignol* comme « faire », ont accès à tous les verrous et s’offrent un réseau de connections illimité.
Je me suis alors surpris à rêver, oui, à flotter dans l’imprécision, à imaginer ce que pouvait bien recouvrir ce « faire » et peut-être plus encore ce « ça ».
Il se dégageait de ces termes une petite brume inhabituelle, façon côtes bretonnes diraient certains (je suis breton), quelque chose de vague(s) qui voile légèrement les regards et vous laisse des traces de rouille dans les cordes vocales. Car cette impersonnalité du « ça » relève bien de la litote, quand on dit « ça va le faire », et sinon de « ça va pas le faire ». Si bien que, outre la portée poétique de cette splendide expression, on peut apprécier sa valeur morale, qui prône la modestie (par la litote) et qui incite à la miséricorde (par l’euphémisme). Au lieu d’accuser qui que ce soit par un brutal « on va pas y arriver », culpabilisant et démoralisant à souhait, on préfère s’abriter derrière le paravent de l’empathie : le « ça », dieu impersonnel, endosse toute la responsabilité de la catastrophe.
Alors, hein ? Ça pourrait pas le faire avec toutes les expressions, ça non.

Patrick Le Divenah

* Pour ceux qui seraient tombés du nid lors de la dernière pluie, je rappelle qu’un rossignol est un instrument utilisé par les cambrioleurs pour crocheter les portes.