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L’Année de mes huit ans - Jean-Baptiste Mercey

samedi 22 novembre 2014

L’ANNÉE DE MES HUIT ANS

1

Vous êtres confortablement installé. Ce sont les familiers effluves de la langue maternelle. Vous comprenez tout. Vous avez goût à ça, tout comprendre. Oh, parfois un mot, une bricole dont vous n’êtes plus tout à fait sûr. Vous prenez goût à une espèce de luxure qui vous semble naturelle, et dont vous ne vous dites pas que c’est un leurre. C’est facile, vous pouvez user nonchalant de la fainéantise langagière (expressions toutes faites, tics verbaux, désinvolture grammaticale, etc.). Vous pouvez faire des piquées à peine modestes du côté de la nuance, vous aurez l’air intelligent. Vous maîtrisez la rhétorique. Les concepts qui vont avec. Même de nouveaux concepts – vous pouvez en fabriquer. Il vous semble que le monde se prête si bien à vos mots. Il est comme vous le dites. Vos mots vous les affûtez à mesure de la complexité de ce que vous croyez savoir. Les mots vous aident, vous donnent un surplus d’élan. C’est exactement ce que vous vouliez dire. La rhétorique nous sacre petits dieux virevoltant avec dextérité sur les choses. Vous comprenez tout.

Votre langue, vous ne l’interrogez pas, vous l’utilisez, vous ne l’examinez pas, vous ne l’observez pas pour elle-même ni pour l’usage que vous en faites. Mais votre langue vous ment. Plus qu’elle ne vous ouvre à ce qui est, elle fabrique des représentations, sur lesquelles vous vous fondez. Vous utilisez l’antique fatras comme argent comptant. Mots creux, mots chargés aussi, le poids de la langue. Vous la laissez discourir à votre place, votre parole c’est ce qu’elle fait peser dans votre bouche. Les mots qui viennent sont tout près, vous en êtes imprégné, lorsque vous laissez entrer du silence en vous-même, pour peut-être saisir, sans mots, quelque chose du réel, vous êtes distraits par des bribes langagières absurdes, qui errent horizontales et flottantes… Des restes. Si vous ne traversez pas la langue, elle est encore un filtre, il y a vous, le petit je qui se ballade comme un cursus et qui se voit comme au centre (de quoi ?), il y a le monde. Si la langue n’est pas allée au silence vous êtes usurpé dans la possible justesse de votre appréhension du monde.
Vous vous défaites de la langue. Vous ne comprenez rien. C’est bien.

Vous ne parlez pas telugu. Vous ne parlez pas amharique, coréen, quechua, magyar, ossète, vous ne parlez pas flamand, picard ou normand, vous ne parlez pas malagasy. Pas même téké.

La langue, le regard. Comment chercher un sens dans l’isolement ou la séparation ? Nous dressons notre regard à isoler les choses. On les regarde depuis soi-même, et non pas pour elles-mêmes. Entre ce qu’on regarde et son regard il y a cette distance de la séparation, le regard au centre, le reste s’y assujettissant. Alors le monde n’y entre pas. Il n’y a pas de présence, tout juste une signification qu’on attribue aux choses, en fonction de nos propres conditionnements. Il y a à se défaire de tout cela. Soi, ce qu’on voit, ça n’est pas séparé, et le entre n’existe peut-être que là où on le fabrique. On est ce qu’on voit, on est ce qu’on ne voit pas – voyant la plus infime chose on voit tout à travers elle. Ce qu’on est, ce qu’on voit, c’est la même chose. Voilà, dépasser le regard en tant que tel, qui est un seuil, une porte à franchir.

Et maintenant votre langue est comme suspendue, rappelée à sa relativité. D’en avoir, vous seul, l’usage, ne vous permet pas de communiquer avec autrui. Vous avez affaire à un vide. Maintenant c’est une autre langue que l’on parle, et vous, vous ne la parlez pas. Vous pouvez bien gesticuler pour essayer de vous faire comprendre, vous n’en sortez pas, et votre langue ne (vous) dit plus rien. Elle vous abandonne, vous l’abandonnez, vous êtes abandonné, seul avec le vide de langue. Les choses du monde sont là, toujours, et vous n’en savez pas la dénomination. Vous ne savez pas comment les hommes les appellent. Mais vous êtes en leur présence, et en vous c’est un espace vierge qui y répond. Votre langue est silencieuse.

Vous êtes dans ce silence. Vous laissez venir à vous des sons. Vous ne comprenez rien, vous écoutez. Vous n’êtes pas préoccupé par votre incompréhension, vous la laissez aller. Vous êtes là, c’est tout. Vous êtes concentré sur ce qu’il y a là, maintenant, cette langue inconnue, sans plus recourir à d’anciens savoirs que vous auriez eu. Les vieilles choses se sont effacées. Vous ne savez plus rien. Quelques sons se répètent, vous les captez, peu à peu ça devient quelques mots que vous reconnaissez.
Vous naissez, dans une autre langue.

Vous êtes innocent. Les choses du monde vous les voyez, très bien même, et les mots n’interviennent pas, ne délimitent pas la représentation de ce qu’ils nomment. Vous avez oublié les anciennes représentations. Vous avez un rapport direct aux choses. Vous buvez à la source. Vous êtes rempli de monde. Dans votre silence il n’y a pas de séparation.

Quand la langue revient – celle de l’autre – vous êtes flottant. Vous avez peu de mots à partager, vous avez tout à apprendre. Vous ne vous rebiffez pas. Votre générosité se trouve maintenant dans votre acceptation à recevoir. On vous donne beaucoup, sans cesse. Souvent ça n’en n’a pas l’air. Vous vous branchez comme un bourgeon sur ce que vous entendez. Vous vous laissez croître, sans rien prétendre. On vous demande, vous bricolez avec le peu. Vous ne demandez pas trop qu’on vous explique, vous laissez les choses de la langue s’expliquer elles-mêmes, peu à peu.

Vous êtes en pleine naissance. Enfant déjà. Les grandes explications vous n’y songez pas. Strict nécessaire, frugalité. Vous ânonnez quelques désignations. Vous regardez la rose, et puis vous récitez un mot : tran-da-fir. Le papillon qui vient se poser dessus vous le regardez, c’est tout et c’est l’essentiel. Plus tard, peut-être, vous direz : fluture. Quand vous serez grand. Maintenant vous êtes encore cet espace vierge où le monde vient se réfléchir librement. Les mots qui peu à peu viennent peupler votre pays comme des chevaux sauvages sont encore des créatures friables et magiques. Avec elles vous jouez, et non pas songez à discourir.

Avec ceux qui discourent vous êtes humble, vous apprenez d’eux, sans qu’ils soient pour vous autre chose que d’autres hommes, autre chose que ce que vous êtes. La langue que vous ne partagez pas ne peut vous désunir, même si vous êtes loin. Vous n’êtes étranger que dans une certaine dimension de vous-même. L’écran est nu. Il n’y a pas superposition d’images. Vous êtes curieux, mais détaché des explications. Dans ces moments, vous êtes l’ami des enfants, vous êtes de connivence avec les fous.

2

J’avais dans la poche, pas plus grand qu’un ticket de métro, un carton troué avec marqué dessus Beiuş. Le vent passait par la fenêtre, à l’arrière une chaîne traînait contre les rails, et je regardais défiler la plaine. Parfois, sous le regard d’un vieillard à bicyclette, des vaches s’alanguissaient sous un chêne solitaire. Des enfants jouaient près d’une mare, et à l’approche du train se mettaient à faire des signes, puis à courir vers le train, qui bientôt les avait déjà dépassés. Un homme petit au visage ridé, avec des taches blanches sur sa peau mate, vint s’asseoir en face de moi. Je me souviens qu’on avait passé Tinca, qu’après Tinca le chemin de fer s’enfonce dans une forêt, et qu’ensuite on commence à distinguer des montagnes. Le train s’est arrêté à une gare, assez longtemps, ça s’appelait Holod. Je suis descendu sur le quai, remplir à une fontaine ma bouteille et celle de l’homme en face de moi.
Le train finalement s’est remis en marche, et l’homme a commencé à parler. J’écoutais avec attention, mais ce que j’écoutais c’était juste la musique chaude de la langue, et tout ce que j’ai pu en comprendre c’est qu’il avait un fils en Californie. Nous regardions les champs de maïs, et il m’apprit que ce que nous regardions s’appelait porumb. Avec les champs de blé - de longues et très étroites parcelles – arrivait un autre mot, grâu, il disait et naturellement je répétais. Mon regard passait constamment de son visage au paysage brûlé par une sécheresse précoce. Il portait un chapeau feutre et sur les mains l’usure de la vie dure. Nous trouvions encore, après les champs, à converser, je ne sais trop comment, bien assez en tout cas pour savoir qu’on descendait à la même gare. A un moment il se leva et disparut ; vinrent à la fenêtre quelques usines déglinguées puis la pancarte bleue indiquant Beiuş sur le fronton d’une gare misérable. L’homme était au bout du wagon, devant les toilettes, occupé à sortir de celles-ci de gros paquets mous et mal ficelés, mais sans y parvenir : blocat, blocat, il criait le visage rouge et les gestes nerveux. Le train repartait que nous étions encore à tirer et à crier, nous étions quittes pour continuer jusqu’à Vaşcău terminus puis retour en sens inverse avec le même train et le même très compréhensif contrôleur. Mon ami s’appelait Vasile, cette affaire de paquets l’avait fatigué, il s’assit, pâle, la tête tourbillonnante, et sortit une pincée de sucre qu’il partagea avec moi en me disant viens mais viens chez moi, Meziad, Meziad.
Ce que je venais faire à Beiuş je n’en sais toujours rien. Pour aller à Meziad il faut se poster devant l’église orthodoxe, d’où part une route, et rester là, à faire des appels, dix minutes, deux heures. On arrivait – c’était le soir déjà, les paquets déposés chez une dame – à un village, de là part une autre route de campagne au goudron troué - les phares jaunes dans la nuit sans réverbères étaient rares, alors on s’avançait à pied. Et puis, au-delà d’une forêt, Meziad. Une autre histoire commençait.
Vasile était tămplar, c’est-à-dire qu’à son âge encore il fabriquait des meubles, et plus spécifiquement des lits. Les paquets qui étaient resté bloqués dans les toilettes (par ailleurs inutilisables) contenaient la laine qu’il fourrait en guise de matelas. Parfois nous attelions la charrette et partions vers d’autres villages voir d’éventuels clients ou recouvrer des bouts de créances. Ou même nous poussions jusqu’à Beiuş, à travers d’immenses collines chauves et érodées qui servaient de pâturage aux troupeaux de plusieurs villages, croisant sur nos raccourcis poussiéreux des bergers sombres ou des Tziganes aux yeux de braise, leurs femmes vêtues de couleurs chahutant à l’arrière des roulottes. Là, à la foire aux bêtes du vendredi, nous examinions les poules, avant de gagner le marché où les paysannes viennent vendre leurs modestes surplus agricoles, se mêlant aux marchands de gadgets et à la gouaille des fripiers. C’était jour de fête, il y avait des crêpes au fromage et pour Vasile de grasses paysannes aux joues bien rouges qu’il plaisantait – il m’en présenta quelques-unes comme étant d’anciennes conquêtes. Une fois nous avions crevé une roue et passé un après-midi dans la torpeur d’une rue ombragée, assis devant l’échoppe du vulcanizare, les gamins du coin venaient jouer dans nos pattes, ils m’emmenaient voir la vache du grand-père et voulaient savoir si on fêtait Noël dans mon pays.
Il fallait à peu près quatre jours pour faire un lit, quatre jours entre les clous, les sacs de laine, les rabots et les amoncellements de copeaux dans l’atelier branlant jusqu’à la poignée de sa porte. Le jour perçait en tiges de lumière entre les lamelles de caoutchouc qui pendaient des poudres. Les choses étaient simples, ce n’était plus la peine que Vasile brandisse un marteau en me disant ciocan. Quand ça n’allait pas il jurait, après le monde entier ou ses substituts, et donc ses jurons font partie de mon vocabulaire primitif en roumain. Oui, il jurait en attachant le cheval, en se griffant à une branche ou en cherchant ses lunettes auxquelles il manquait un verre. Sa femme, enfin sa compagne, si méfiante le premier soir, m’avait adopté aussi : les dimanches on allait faire un tour à la messe, en revenant on achetait des cigarettes Carpaţi et trois bouteilles de bière tiède qu’on buvait assis là, après manger, dans l’unique pièce à vivre de leur maison, à somnoler et à rire.
Je dormais dans l’autre maison, de l’autre côté de la cour, près de l’atelier. Il y avait là une chambre du temps que ses enfants étaient là, dans le couloir un congélateur rempli de cochonnailles, et puis, dans ce même couloir, dans l’autre chambre, dans les deux pièces du grenier, partout pendaient des chemises, des vestes, des imperméables, des pulls pliés sur des commodes aux tiroirs bondés de chaussettes, des pantalons en haut, des pantalons en bas, et lui il furetait là-dedans chaque jour parce que c’était lui qui m’habillait, retrouvant son plus grand sérieux quand il s’agissait de me faire essayer une chemise orange qu’il juchait dans les yeux comme un de ses joyaux.
Parfois nous nous fâchions, bien sûr à cause des vêtements, mais tant d’autres fois inexplicablement, et je me revois sentimental et muet descendre la rue d’un village perdu à pas fermés, lui derrière moi m’appelant, jurant, grommelant, s’arrêtant, me rattrapant. Nous allions munis d’une serpe chercher du menu bois dans une bouchure au bord d’une parcelle où poussait un peu de luzerne pour le cheval Nelli, nous allions trinquer à la ţuica chez le pope édenté qui commentait les moindres progrès de son jardin. Un matin même nous étions parti de très bonne heure, retrouvant à Beiuş une demi-douzaine de voitures remplies de paysans. C’est la visite aux chevaux qu’on laissait grandir dans les alpages, loin dans les montagnes, plus haut que les profondes forêts qu’il nous fallu des heures pour traverser, des centaines de chevaux à demi sauvages sous le ciel au bleu durci.

3

Non plus l’usure des mots établis, gangrenés par les fausses évidences qu’on leur associe, mais plutôt une possible ouverture de possibles sens. Il y a le mot, magnifique et sonore, tel qu’on l’entend faire chemin en nous ; qu’importe si d’abord sa signification nous échappe, parce que c’est à nous d’aller vers elle ; une idée très approximative au départ, même pas une idée, une pénombre sur laquelle le jour peu à peu va se lever… longtemps on reste mal assuré quant à savoir si on n’est pas complètement à côté, puis, au fur et à mesure que le mot se répète, fait chemin, l’idée vague se précise, on écarte des fausses pistes, parfois on reprend une piste qu’on avait vite écartée, on commence à voir, des contours de plus en plus nets se dessinent et la simple matière sonore initiale prend racine en nous. Quand, après les longs tâtonnements, on saisit de quoi il s’agit lorsqu’on dit brad ou nepot, şorici ou coadă, on a comme un rapport d’intimité très forte avec ces mots. Très artisanalement on les a reconstruits pour soi. On est allé les rejoindre, après qu’ils nous sont apparus nimbés d’une brume de vagues possibles, et lorsqu’on accède parfois à eux, que se fait une lumière, ils vous accueillent, ils vous font roi.

(Il y a un désavantage au dictionnaire que d’interrompre brutalement ce lent processus de familiarisation ; l’appropriation facile d’un mot dont on va derechef vérifier le sens nous prive d’inventer par nous-mêmes ce sens, conduit à lui par l’écoute attentive d’êtres qui nous sont chers. Par là, le dictionnaire, si efficace, réduit à minimum tout un trésor de butinage, nous enlève de belles flâneries désintéressées et nous coupe d’une dimension poétique de cette entreprise sublime qui consiste à réapprendre le monde au travers du langage. Apprendre une langue peut nous amener à laisser se définir en nous un autre rapport au monde, à condition de savoir effacer sa propre langue, c’est-à-dire nos représentations du monde ; savoir oublier ce dont on est apparemment si sûr de savoir du monde pour s’y replonger neuf et vierge, prêt à en accepter d’autres termes. L’espace de représentation que nous ouvrent les mots que l’on découvre au hasard d’une route du Bihor n’a pas forcément d’équivalence. Codru c’est codru, pourquoi chercher d’autres mots d’autres langues pour dire ces choses-là que seuls ces mots-là disent ? Et puis, aucune langue n’a le monopole de dire le monde.)

Meziad, bien sûr, Cehei, et puis : Valea Lunga, Vălişoara, Stejărel, Furcşoara, Luncşoara, Dănuleşti, Micăneşti, Tămăşeşti, Uibăreşti, Bubeşti de Jos, Brănişa, Fizeş, Luncov, Măgura-Topliţa, Muncelu Mare, Aranieş, Silvaşu de Sus, Curpenii Silvaşalui, Nandru, Pestişu Mic, Lăpugiu de Sus, Luncanii de Jos, Băteşti, Zorani, Troaş, Romoşel, Orăştioara, Ludeşti, Dincu, Almaşu Mare, Nădăştia, Valea Mlacii, Bărleşti, Gheduleşti, Bărleşti-Cătun, Finţinele, Căpilua, Ostrov, Riu de Mori, Ciula, Lunca de Sus, Lizevi, Sălaşu, Ceişoara, Luncasprie, Iazuri, Sohodol, Hidiş, Uileacu, Petrani, Dragoteni, Remetea, Petreasa, Nimăieşti, Stina de Vale, Giuleşti, Sighişel, Varzarii, Izbuc, Vaşcău, Dumbravani, Brăleşti…

On tâtonne, on s’en remet à ce qu’on se doute bien être de vulgaires approximations, on est comme le dernier des ignares en train d’errer dans un jardin botanique, se penchant sur les plantes dont les noms, non étiquetés, lui sont cachés. Parfois on croit savoir, ou plutôt avoir deviné, et puis on est trompé, un peu, dans la confiance qu’on accorde : gadjica, est-ce que j’ai une gadjica, est-ce que tu veux qu’on t’en trouve une dans le village, eh, l’épicière-là ce serait pas une bonne gadjica pour toi, non ? oh tu sais moi j’en ai eu pas mal de gadjica, mm. Alors forcément quand je retourne en Roumanie voir mon amoureuse, dans le bus on me demande alors qu’est-ce que tu vas donc faire, eh bien je vais voir ma gadjica eh, tiens tiens c’est curieux ces rires quand je parle gadjica, une fois arrivé je demande donc à mon amoureuse eh ben quoi t’es pas ma gadjica  ? Oups ça m’a l’air bien trivial pour la situation, gadjica, la p’te nana, celle d’un soir et à peine un lendemain.

D’une langue qui est longtemps restée orale pour moi, et dont l’usage ne dépassait pas la conservation, sans trop ouvrir les journaux et avec tant de peine et de flottement pour écrire les quelques mots d’une lettre toute de travers. Alors ses mots sont des nébuleuses sans orthographe, légers dans l’air comme des bulles, palpables seulement à leurs sonorités qui du coup prennent une volupté inédite (tout particulièrement les mots d’origine slave, par exemple zadarnic ou văzduh). Tels qu’ils sonnent, tels je me les représente, sans même me les imaginer posés sur une feuille de papier, lourds et gras, arrêtés là dans les sillons d’encre. La mémoire musicale et ses fantaisies pour seul support – les traces qu’ils laissent ont quelque chose de fluctuant, jamais bien assurées, un peu comme ces espèces de crevettes translucides qui dansent devant nos yeux quand la rétine est trop fatiguée. La matière, le corps, la chair des mots prennent substance dans leur seule dimension sonore ; ils s’incarnent dans leur souffle, et s’ils se gravent quelque part c’est dans l’ouïe. Ils sont là, mais si facilement peuvent s’en dégager. Ce qui leur donne comme un supplément de liberté.

D’un accomplissement possible que dans le présent, et pas de déjà accompli ni de à accomplir. C’est une histoire de seuils que l’on franchit. On est dans un mouvement. On est, ou on devrait être, toujours en train d’apprendre une langue, à quelque mesure que ce soit. Chaque séjour est une traversée nouvelle, et entre chaque séjour la traversée continue. Dans ces mois d’absence à la langue amie, les sédiments s’activent, mènent une vie secrète, des mots s’effacent, d’autres s’inscrivent, des connexions se font ; parfois un mot qui se grave dans la mémoire vient en exhumer d’autres, dont on avait oublié tout, et on ne se souvient pas quand et où on les a entendus, on ne sait pas d’où ils nous viennent. Il y a des mots qui s’imposent à nous d’emblée, on les attrape tout de suite, ils sont des évidences claires et scintillantes qu’on gardera sans cesse tout près à l’esprit ; il y en a d’autres autour desquels on tourne, sans pouvoir les mettre à jour, longtemps ils restent sur le bout de la langue, et quand on les entend au détour d’une conservation ou bien lancés par un passant d’hiver on se dit mais oui bien sûr, et puis le lendemain déjà, ou le mois d’après, ils s’en retournent au bout de la langue, nous narguant presque… Ou bien encore les mots qu’on a en tête et qui ne nous lâchent pas (et jusqu’au moment précis où on les a entendus) mais dont on ignore la signification – alors on joue à la devinette ou on laisse comme ça dans l’ombre, et toujours cette surprise-là quand le sens nous en est révélé.

Je crois que ma vue rencontra la langue roumaine vers l’âge de mes quatre ans. Trouvant peut-être que ma charmante rêverie durait, on m’offrit un beau livre pour enfants, Apolodor, pinguin calator, signé Gellu Naum, et on me mit aussi entre les mains un hebdomadaire culturel qu’on trouvait jusque dans les kiosques de la vallée de la Jiu, Dilema veche ça s’appelle. C’était plein d’articles très intéressants auxquels je m’attelais d’abord avec le plus grand sérieux, puis mon attention baissait à mesure que j’avançais, ou plutôt, selon mon sentiment, que je m’enfonçais dans la lecture. Une sorte de torpeur me prenait vite. J’avais peine à reconnaître la langue ; ces mots tout imbibés d’encre noire ne me disaient pas grand-chose. Ils se tenaient raides, à prendre, on ne pouvait pas les triturer un peu, les réinventer, bref pas moyen de m’approprier ces graves hiéroglyphes désespérément muets. Il arrivait souvent que je bute sur un mot, ah, ascultătorul, qu’est-ce que c’est que ça, mes yeux las posés sur le corps complexe de la chose, on aurait dit que ma vue n’était pas connectée à mon cerveau et que celui-ci perdait toute dextérité. Il fallait alors que, comme un petit cancre avec son ardoise trouée et sa craie, je pose mon doigt sous la bestiole, que laborieusement je l’ânonne, a-scu-ltă-to-rul, une fois, deux fois, puis je m’élançais, ça prenait soudain corps dans la voix, ascultătorul, bé oui, dis comme ça c’est sûr que je le reconnaissais.

De la rigueur de l’écrit je n’aurai, pour l’heure, pas grand-chose appris. Oh non il y a pas eu cet appétit compulsif qui me faisait avaler des listes de vocabulaire du temps où j’apprenais un peu de russe, écrivant et réécrivant des mots splendides, somptueux d’abord sur mon cahier, et puis je me les déclamais à moi-même dans la pénombre de ma chambre, sans même jamais les avoir entendus de la bouche d’un autre. A un moment, voulant sans doute donner un peu de sérieux, de tenue à mes conservations, et peut-être aussi éviter la douce complaisance procurée par les sourires pleins de bonne indulgence amusée que suscitait la fantaisie espiègle de mon roumain (toujours c’était vers les quatre ans) j’ai bien tenté de me coller aux règles, eh oui, les règles, grammaire, conjugaison et tout. Ce fut la tentative Assimil, avec ses dialogues drolatiques desquels l’auteur tirait matière à enseigner que, chers enfants, l’article défini au masculin singulier est le suffixe ul placé en queue de mot. Phénomène grammatical parmi d’autres que je n’aurais su formuler par moi-même mais que j’appliquais depuis longtemps et avec naturel, quoique laissant place à l’irrégularité. J’avais appris dans le vent et les routes, Mr. Assimil me proposait de m’asseoir sagement à une table. Du point de vue grammatical & co, ma bonne vieille méthode irréfléchie, basée sur le parler, la flânerie attentive, l’immersion, l’imitation, le bricolage, l’intuition, ça faisait dans les 2 ans – 3 ou 4 courts séjours – pour intégrer une dizaine de rudes leçons. Avec Assimil ça faisait dans les 2 mois. Ouh, quel gâchis, apprendre si vite, et puis quand on arrive à la dernière leçon, quoi ? J’optai naturellement pour continuer tel quel, délaissant les gentils cahiers pour retrouver la folle et nonchalante magie qui m’était chère et qui, après tout, m’avais quand même appris depuis longtemps que l’article défini au masculin singulier c’était ul placé en queue de mot – et même je savais bien qu’on pouvait écorcher un peu en se passant de prononcer le l final, pour faire désinvolte et jeune, et d’ailleurs de cela Assimil ne touchait mot.

Mais pour ne pas être injuste et voyou devant la langue écrite, il me faudrait quand même relater une autre expérience. L’appartement de mes beaux-parents est plein de livres. La plupart sont des éditions datées des années 70, alors qu’ils étudiaient et que des livres on pouvait s’en procurer sans se ruiner du tout, ce qui n’est plus le cas. Des livres de bonne tenue, pas mal d’ouvrages scientifiques, et aussi une collection volontariste qui proposait en poche papier journal Faulkner, Cervantès ou Tanizaki. Je me souviens, c’était dans le salon, au bout de l’étagère du bas, j’ai trouvé un gros volume ocre qui m’a fait l’effet d’une porte ouverte : c’étaient les œuvres poétiques complètes de Lucian Blaga avec texte français en vis-à-vis. La traduction en question avait été faite par des universitaires, elle était à peu près littérale et sonnait plat, mais qu’importe, assez vite je ne m’y suis presque plus référé et je nageais dans le texte comme un soleil. Je comprenais quelque chose au fond, c’est-à-dire que ça me bousculait, j’étais avec le poète dans son Lancram natal et loin dans les ciels qu’il m’ouvrait – c’était comme le labour d’une terre restée longtemps à l’apprêt. Cet été-là, j’emportais le gros volume partout avec moi, j’en lisais un bout dans le train avant de me refondre dans le défilement terrible de la plaine jaune du Sud, j’y repensais en traînant dans le vieux Bucarest, il m’accompagnait sur les pavés mouillés de Cluj et à l’ombrage des châtaigniers de Baia Mare.

Passage d’encres III - n° 2 - 4e trimestre 2014 - issn en attente.