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9. Capture d’écran, Domestic Worker* I - Russel Morley Moussala

samedi 9 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

CAPTURE D’ÉCRAN, DOMESTIC WORKER*

Personnages :
La domestique

Le couple Zèbre (Madame / Monsieur)
La fille du couple

La mère de la domestique

[Le metteur en scène a la liberté de représenter ou pas le ou la journaliste qui lit des extraits des journaux.]

[Logorrhée d’une femme domestique. Elles sont deux ou trois... peut-être la voix de plusieurs milliers de femmes domestiques d’ici ou d’ailleurs.]

I

Y a-t-il quelqu’un qui a la clé de cette malle qui tient lieu de maison ? Et où se trouve donc la serrure ?
Mes patrons ont tout enfermé : mes pensées, ma logique, mes principes, ma religion, et ma langue, et ma dignité ...

Depuis vingt ans, je ne sais plus parler que leur langue
. Vingt belles années que je mendie tout, car on m’a dépossédée de TOUT.
La terre

Le ciel

La mer

L’eau

Le feu

Mes patrons sont un couple. Ce couple m’a frappé, m’a spoliée de mes biens précieux : l’eau, la terre, le ciel et le feu.
Vingt ans ! (Elle montre deux fois ses dix doigts réunis)

Je ne sais rien faire d’autre que marcher en écho de leurs pas, de leurs rires, de leurs larmes et de leurs nombrils.
Vivre en résonance de leurs ordres.
Les ordres assez moches pour figurer dans les annales de la courtoisie. Enfin, des ordres ! Oui des ordres à longueur de journée. Sans un coup d’œil dans mon calendrier biologique.
Moi, j’en souffre. Ça pleut ça pleut ici et là ça pleut ça pleut comme pas possible ça pleut comme pas imaginable

Dans ce placard de mon corps
Mes pensées aussi
Mon histoire également

Nue comme je le suis
Je me découvre nue comme Ève
Nue comme un ver de terre
Je mendie tout. Alors vraiment tout.
On m’a dépossédée de tout, de tout comme pas possible
Eux m’ont avalée entière. Leurs caprices sont des ordres. Leurs fantaisies sont des ordres. À exécuter sans attendre.
Je suis habillée des injures

Matin
Midi
Soir

Seconde
Minute
Heure

Jour
Mois
Année

Je rampe à leurs désirs

Je me connecte à leurs ordres
Comme un chien en laisse
Mes pensées obéissent à leurs caprices
Balai, cuisine
Coups / poing / injure
Corps... poubelle
Corps / malade
Enterrement

Dans une maison

À l’intérieur d’une maison
Vit un couple

Dans une maison
À l’intérieur d’une maison
Travaille une domestique

Dans une maison

À l’intérieur d’une maison s’y passe des choses
Dans une maison

À l’intérieur d’une maison

Une vie s’exile

Dans une maison

À l’intérieur d’une maison

Un destin se brise

Cette maison appartient à quelqu’un
Ce quelqu’un forme un couple

Dans une maison qui appartient à un couple
Une vie se vide ses tripes

Dans une maison s’y passe des choses
Inimaginables insoupçonnables

Mes pas flanchent sur les sentiers cahoteux de leurs ordres

« Couche-toi, baisse-toi, courbe-toi » j’apprends par les larmes

On dit « le talent ressemble au talon, pour le toucher, il faut s’abaisser »
Afin de devenir experte en grattage de l’inox, j’ai accepté l’humiliation
C’est la condition

Ainsi devient-on meilleure.

Apprendre dans les injures, les savates au cul, ça bonifie le cerveau

Dans ce placard de mon corps ci-gît
Mes pensées

Ma langue

Ma famille
Le couple Zèbre s’est approprié mes rêves, mes pensées, mes logiques, ma langue
Mes nuits comme mes jours sont peuplés des cris, des injures des injures à forte odeur comme du camembert mal conservé... [Elle fait un signe de la croix.] Bref, des conneries de ce genre.

Ce couple qui prie Dieu enfante des conneries par milliers. Normal, parce que les conneries sont faciles à débiter. Elles n’imposent aucun calcul... mental. Le mal est plus facile à faire que le bien parce qu’une bonne action soupèse une préméditation, une intention. Je me moque des juges qui, prononçant une sentence pour viol, meurtre, massacre, disparition, la conclut en ces termes : « Acte prémédité »
Il n’y a que de belles actions qui sont préméditées. (Elle crie au public) M’entendez-vous ?
Injurier n’est pas un verbe réfléchi à l’instar du verbe partager, qui, lui, est réfléchi, et mobilise l’intention ou un projet de partager.

Cette maison qui étouffe les volontés à coups de savate au cul, des injures en plein visage, est au final un CIMETIÈRE où se momifie ce qui m’est cher et précieux : Mes pensées
Mes rêves,
Mes espoirs
Mes craintes
Mes libertés
Mes droits,
Mes envies
Ma dignité, en somme
Cette dignité, je la mendie tout le temps auprès du couple Zèbre : meilleure soupe, traque de la moindre saleté avec mon balai, rasoir et que sais je encore ! Malheureusement.

Dans cette maison, je connais la grammaire du langage ordurier
Un salaire de misère

[Elle ramasse un bout de journal déchiqueté et lit.]

« Dans ce pays. Oui ce pays-là. Ce pays en question. Des habitantes fuyant la faim partent nombreuses en direction de l’autre pays-là, pour devenir domestiques. Une fois arrivées, elles découvrent le travail de vingt-quatre heures par jour, les maltraitances, la faim, le viol... cela s’est passé dans ce pays-là. » [...]

Russel Morley Moussala

(À suivre.)

* Domestic worker : employé(e) de maison.

Texte écrit pendant la résidence Maria Casarès, à Alloue (Charente). Programme Odyssée, Association des centres culturels de rencontre (ACCR, soutien du ministère de la Culture et de la Communication), mai 2015.