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9.  Inintitulés I - L’Og

vendredi 22 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

ININTITULÉS

I

Comme il existe dans ce monde des fonctionnaires qui s’occupent de l’administration du monde et qui se posent des questions sur sa réussite ou ses modalités d’application, il devrait y avoir, dans ce monde ou ailleurs, des anti-fonctionnaires. Et ils non-penseraient en termes de crayon d’effacement et de gomme en univers réticulé. Ils se non-demanderaient tout simplement « est-il possible que ce monde existe ? »
Et puis, s’en iraient tout simplement. Laissant derrière eux un espace de silence qu’il faudrait dire plus rempli de points de suspension que d’interrogations.
Oui, il est plus aisé de laisser derrière soi des fantômes suspensifs que des fantômes interrogatifs.
Quel que soit le monde ou l’antimonde.
Ménageant une zone tampon où il fait bon flotter.
Il y a entre l’existence et l’inexistence une frontière en tain de miroir.
Rien ne renvoie à rien.

*

Petit, il brisait déjà. Ça a commencé avec son berceau, première chose à briser s’il en en fut.
Puis, à l’âge de cinq ans il fit glisser une carafe en verre sur la table cirée des générations, elle s’approcha du bord, et elle y fut tout à fait et elle n’y fut plus. Elle tomba. Jusqu’au sol où elle éclata, rendant son eau, qui fit d’étale sur le carrelage ciré des générations. Enfant, il regarda cela sans émoi, juste poussé par une curiosité sans objet véritable.
Il regarda et constata. Il regarda et jugea. Cela ne fit pas plus en lui. C’était déjà là.
Puis il brisa bien des choses. Puis il brisa sa mère. Il la fit glisser sur la table lustrée des générations où elle séjournait paisible et fragile, porcelaine et fêlure. Puis elle chuta, elle chuta longtemps jusqu’à ses deux secondes plus tard où elle éclata sur le carrelage poli des générations, rendant toute son âme d’étale dans l’air respiré des générations.
Puis il brisa son père. Puis il brisa bien des choses.
Puis il brisa sa femme, mais il n’eut pas le temps de briser son fils ou sa fille du dehors, impossible de bien savoir tellement les morceaux étaient brisés, comme brisés d’avance dans ce ventre comme boutique de limoges après le passage d’un éléphant et de toute sa parentèle.
Puis il brisa sa vie.
Comme il brisa sa mort.

*

Ogre, il mange les petits enfants pour son quatre-heures, eux ils ont bien droit à un goûter. Alors il ne fait ni une ni deux il en croque un. Voire deux. Il a encore une p’tite faim. Alors il en croque un troisième. Et la question se pose : est-ce que trois enfants valent un adulte dans l’estomac d’un ogre ?
Non.
Il y a des vitamines essentielles qui ne sont pas dans le corps des enfants et des principes nutritifs qui ne sont pas dans le corps d’un adulte.
Le temps de se poser des questions et de digérer et c’est déjà l’heure du souper.
Un homme qui passe par là fait très bien l’affaire. Célibataire, personne n’y verra rien. En couple, bon, par politesse, il faut manger la femme, ça en fait des repas d’assurés.
Et puis d’un noyau de famille, il faut manger toute la famille autour, c’est presque une sorte d’obligation de la loi des ogres pour laisser aux hommes moins de trous dans lesquels être veufs, veuves, orphelins…
Quand le souper est père ça fait tout de suite plus lourd : trop d’enfants tuent le repas et restent sur l’estomac. Un enfant d’accord, c’est un bon dessert. Deux déjà… Et trois… Il va falloir manger un moine en digestif pour faire passer tout ça : c’est connu, dieu dissout les graisses. Il n’y a pas à chercher longtemps, il en reste encore beaucoup, des moines.
Et bientôt de l’homme digéré il ne reste plus rien, même pas l’âme : l’ogre en fait un rot et de son dieu, un pet. Oh ! Hypostase.

(À suivre.)

L’Og

Passage d’encres III - n° 9 - 3e trimestre 2016 - issn en cours.