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9. Hématophages !* - Bernard Dumortier

dimanche 24 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

HÉMATOPHAGES !*

PUNAISE - TSÉ-TSÉ - TAON
Trois pièces avec chœur

« Faut qu’ça saigne
C’est le tango des tueurs des abattoirs
Venez [...] boire du sang avant qu’il soit tout noir. »
B. Vian, Les Joyeux Bouchers

PUNAISE

Chœur des bouchers

« Faut qu’ça saigne ! » Magnificat à cent mille voix qui fait le tour du monde, mais ceux qui l’entonnent ne s’obligent pas à porter le grand tablier des exécuteurs. Chez soi on fait ça en tenue de tous les jours, et qu’importe, puisque l’autre qu’on a si bien planté laisse fuir au-dehors ce qui devait rester caché au-dedans et, de cette transgression de l’ordre, vient la mort.
Que règne la loi des bouchers ! Qu’à brassées renouvelées de coquelicots, de roses rouges variété Madame Laperrière, de fleurs de l’hibiscus et du bougainvillier et puis, tant qu’on y est, de bois écarlate du jujubier, dont les rameaux ont tressé la couronne d’épines, qu’avec ces jolis agréments botaniques qui montrent à ciel ouvert le rouge secret du sang, naisse et grossisse et s’alimente un flot intarissable !

Gesualdo, prince musicien, prince cruel aussi qui porte le masque de la fureur, perce de son épée l’épouse inconstante et fragile, l’enfant dont elle est grosse et l’amant, possible géniteur. Trois fois pécheur, donc. Péchés majeurs et irrémissibles. Après, comme en voiles de grand deuil, ses noires polyphonies aux voix de flagellants pourront bien dire le remords interminable. Le sang devenu rouille ronge la lame.

Ceux qui suivent maintenant ne sont que des agresseurs lilliputiens mais qui se connaissent aux manœuvres et guets-apens.

Eux avancent sans masque, la dague pointée vers ce qui a les attributs du mirage, cette image que modèle la chaleur, image de la proie endormie dans le désert blanc des linges où elle s’est retirée pour la nuit. La marche, bien sûr, est circonspecte parce que l’ambition est traîtresse. Il s’agit de prendre le dormeur pour ce qu’il est, une barrique de sang qu’on va mettre en perce et on est équipé pour. La dague aperçue n’est qu’une espèce de fourreau, les armes sont à l’intérieur : quatre stylets de chitine noire qui coulissent avec la précision d’ajustement requise pour les machines miniatures. Alors, le travail est admirable car l’engin térébrant est aussi une seringue hypodermique qui sait injecter ce qu’il faut de salive anesthésiante pour que ne s’alarme pas le télégraphe des nerfs, pour que, si le corps assoupi venait à s’éveiller, demeure ce minuscule territoire chloroformé et retranché du reste où – et c’est pour ça qu’on était venu – la mécanique des fluides devient aimable aux sens. C’est quand on aspire la substance de la proie, sous une espèce unique, certes, mais quand même, cette cloque de sang à quoi on a fini par ressembler parle d’un cérémonial eucharistique.

Punaise, j’écris ton nom, Cimex lectularius, comme un répons dans une célébration. Mais la fin de l’affaire est hasardeuse. Pour goûter la béatitude de la satiété, il faut gagner un sillon dans le bois du lit, une déchirure du papier peint où l’on s’insinue pour que marchent au calme et pour des jours les alambics intérieurs. À moins qu’une main gigantesque qui tombe en battoir ne fasse éclore sur le drap ou sur la tenture ces mignonnes éclaboussures rouges qui sécheront à plat comme les fleurs d’un herbier.

*

TSÉ-TSÉ

Chœur des bouchers

« Faut qu’ça saigne ! » Slaughterhouse song. C’est aussi que l’art qu’il célèbre se pratique sur la terre entière Alors, dans les colonies, les comptoirs, les protectorats il a ses officiants et ses missionnaires. C’est un sacerdoce. Là-bas, le climat enfièvre tout ce qui perce et qui pompe, décuple les ardeurs. Il y a aussi – et ça vaut le voyage – que le matériel portatif avec quoi, franchie la moustiquaire, on besogne pour le ravitaillement, est le vecteur incomparable des fièvres miasmatiques. Alors la pisse et le sang se mêlent, ou bien c’est le bouton d’Orient ou le kala-azar, le palu militaire qui se soigne au Pernod, curiosités pour exposition coloniale, où paraissent les puces, les réduves, les moustiques. Mais, dans la cohorte, on préférera la glossine, qui se dit tsé-tsé dans la langue bantoue. Alors, qu’on offre à la butineuse ces blancs espaces que traversent les lignes bleues et indécises des veines, le nectar pour faire son miel est en dessous ! Elle sera pourvoyeuse de sommeil et de rêve en remerciement.

C’est un autre sommeil qui va s’emparer de celui-ci, d’un coup précipiter son esprit et son corps dans la nuit glacée des spectres, dans l’ombre du roi assassiné. Hamlet, prince irrésolu, le rôle est trop grand pour lui. Des signes lui échappent et les rives s’éloignent. De son épée, il perce les tentures et c’est le sang qui jaillit. L’Angleterre que l’on pourrait gagner est lointaine et la traversée hasardeuse. Cette île est une conspiration de cartographes. Rosencrantz et Guildenstern, les bons compagnons, vont en mourir. Prince, la pointe qui doit te blesser, à peine une estafilade, est plus vénéneuse que la trompe de la mouche.

Glossine mon amour, tu m’as choisi, tu m’as élu. Tu as la peau sombre des femmes d’ici mais pas leur goût de l’indolence. Entre nous, ce fut vite conclu, sans accordailles. Le billet pour Cythère, juste le sang offert et la promesse en retour de noces interminables parce que le baiser de la bien-aimée perce jusqu’à la veine et déverse dans le sang le pavot et le laudanum. Quelqu’un, alors, conduit par la main un captif ravi. Le sommeil somnambulique invente à son usage la topographie de lieux qu’on ne saurait trouver dans la veille, où d’autres promeneurs, à leur manière, ont fait déjà des incursions furtives. C’est Desnos en reporter illuminé qui vaticine et épate la galerie avec ses oracles. Moi, je ne confierai à personne mes impressions de marcheur endormi. Je n’irai pas non plus au dispensaire de la mission où l’on soigne le foie colonial des fonctionnaires, où l’on prescrit les arsenicaux et l’émétique. Je ne veux pas que le voyage s’achève.
Glossine, je sais que tu as l’inconstance des amantes humaines. La communion de sang, tu la partages avec n’importe qui, mais je m’en fais une fête parce que ceux que tu baises ainsi deviendront mes compagnons d’hébétude. Nous formerons un même cortège.

*

TAON

Chœur des bouchers

« Faut qu’ça saigne ! » C’est le chœur des abattoirs, l’opéra-bouffe avec figurants et grands rôles. Le deus ex machina reconnaît les siens à un quelque chose d’avenant et de superbe porté tel un masque. C’est dire qu’il a le regard aimant pour ceux du devant de la scène, ceux qui sont beaux comme des toreros et proclament par une mise où la lumière éclate leur nature impulsive et affamée. L’image est heureuse parce que l’athlète des arènes est aussi un comédien. Il dissimule une lame et, quand elle se montre, on croit voir l’éclair splendide du sabotage qui, d’un coup, abolit la furie et les jaillissements de vapeur, renverse une masse noire comme une locomotive.
Le taon aussi est un torero. Au-dessus de la bête, il s’y entend en passes et virevoltes, figures élégantes qui jettent des reflets métalliques. Ce qui vient après ne tient plus de la valse mais de l’ouvrage technique, économe et efficace et qui nourrit son homme. C’est que l’estocade par quoi doit s’achever la chorégraphie n’est qu’un faux-semblant. Juste une perforation du cuir. C’est pour une prise de sang.

Don Giovanni en habit de lumière, insatiable du corps féminin, étincelant comme les yeux de la mouche et harceleur à son égal. La proie qu’il a choisie enfin prête au jeu, n’en finit plus alors de feintes dérobades qui appellent à la mort exquise. Tromper, séduire, jeu de masques et de dissimulation, jeu d’ombre ou de lumière à l’avant-scène. On applaudit au dramma giocoso. Mais la mort du Commandeur par l’épée tirée sans témoin, ce sang versé avec quoi s’en va la vie, voilà qui est d’un autre répertoire. Le dieu des machines qui a tout vu de la coulisse, tout à l’heure tirera du troisième dessous, comme dans une exhumation, un géant pétrifié. Sa main de glace broie ce qu’elle saisit.

Le regard est un rayon projeté de l’œil. Il n’existe qu’autant que le point dont il est issu est identifié. Les cercles concentriques, comme sur une cible, de l’iris et de la pupille sont là pour faciliter les choses et lever le doute. Les yeux du taon sont deux hublots énormes et convexes qui bénéficient des derniers progrès du traitement de surface, dépôt métallique probablement, source d’irisation et de moirure. Ce qu’on voit, c’est une optique aveugle, et par là troublante, qui réfléchit dans toutes les directions une lumière d’arc-en-ciel. Mais, bien sûr, on sait aussi ce qui se prépare, qui va porter le coup. Une ogresse avec des lunettes de soleil. L’accessoire incongru détourne l’attention de la foreuse à six lames qui sort par-dessous et plonge jusqu’à la nappe phréatique du sang.

Inépuisables et offertes, les proies sont provocantes, leur regard de soie noire au travers des deux trous d’un masque d’os les dit dénuées de malice défensive. Ce sont les bêtes du troupeau, corps pesants assaillis de partout et qui ravalent leur douleur. Quant aux grands balancements dans le vide avec la tête et l’encolure tout d’un bloc et qui mettraient par terre un homme, à peine font-ils lever un instant la nuée infatigable qui revient aussitôt et c’est comme une pluie de flèches qui s’abat. Alors, on s’avise que l’ogresse et ses sœurs ont appris sur le tas à connaître les endroits où l’on peut en sûreté s’aboucher au système circulatoire : ceux qu’épargnera toujours la lourde trajectoire de la queue, lieu géométrique des dangers imminents.
Mais, des dangers, il en est, qu’un faux regard d’hypnotiseur ne saura conjurer. Une autre victime n’aura pas la résignation des bêtes. Elle saura le plaisir de la haine, le bonheur nonpareil qui irradie lorsque la saine nature humaine s’affranchit et que ce qui vivait l’instant d’avant devient amas d’où sont soudain abolies la forme et l’organisation. D’entre des arceaux disloqués de chitine a giclé une tripaille blanche. Il aura suffi d’un geste pour la métamorphose, geste d’illusionniste, claquement de mains. Mais c’est mieux qu’au music-hall parce que la femme en morceaux ne sera jamais reconstituée.

L’harmonie virgilienne du lieu ne s’en trouvera pas troublée. Dans un couple mal assorti, le mari de l’ogresse a toujours eu en horreur les banquets où elle s’invite. Il n’aime que les sucreries, le nectar siroté, l’exsudat épais qui sourd de l’écorce après une blessure et qu’on passerait des heures à lécher.
Ce n’est pas lui qui prendra le deuil.

Bernard Dumortier

* Texte paru dans Matériaux pour une histoire raisonnée des insectes, La Fosse aux ours, Lyon, 2004, et reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Passage d’encres III - n° 9 - 3e trimestre 2016 - issn en cours.